Utilisateurs ou citoyens ? L’informatique personnelle avant les années 80

Notes rapides sur un livre inté­res­sant : A People’s History of Computing in the United States.

Inspiré du clas­sique A People’s History of the United States, le projet est de faire un récit au plus près des concernés et d’in­ter­roger les figures clas­siques et opposés de l’uti­li­sa­teur et du concep­teur.

Une enseignante et ses élèves autour d'un terminal Teletype. Crédits : Computer History Museum
Une ensei­gnante et ses élèves autour d’un terminal Teletype. Crédits : Computer History Museum

L’accent est mis sur l’uni­ver­sité du Dartmouth, où fut inventé le language Basic et popu­la­risé le time-sharing. Cette tech­no­logie permet­tait en résumé d’ac­céder à distance à un ordi­na­teur central pouvant traiter plusieurs requêtes paral­lè­le­ment et répondre plus réac­ti­ve­ment.

La thèse prin­ci­pale : le time-sharing est souvent pris pour une paren­thèse, un succès tempo­raire avant l’ap­pa­ri­tion de la micro-informatique, alors qu’il s’agit d’une étape impor­tante pour l’émer­gence de la figure de l’uti­li­sa­teur, c’est à dire une personne avec une exper­tise limitée pouvant utiliser un appa­reil de manière auto­nome.

That popular narra­tive jumps from the oppres­sion of 1960s main­frames to the libe­ra­tion of personal compu­ters in 1975 – 1985 to the glorious unifi­ca­tion and diver­si­fi­ca­tion of the 1990s Internet (perhaps now with a turn to the freedom of 2000s smart­phones).

p. 240

Les respon­sables du programme à Dartmouth avaient l’am­bi­tion d’une infor­ma­tique acces­sible à tous. Cela se traduit par :

  • Le Basic, inspiré du langage naturel et beau­coup plus simple et de haut niveau que les langages précé­dents
  • Un réseau infor­ma­tique acces­sible à tous les étudiants, quelque soit leur niveau et spécia­lité
  • L’ambition (grande pour l’époque) d’un temps de réac­tion aux actions de l’uti­li­sa­teur de moins de dix secondes
  • Une docu­men­ta­tion rédigée plus comme un guide utili­sa­teur qu’une spec tech­nique.

Kemeny and Kurtz demons­trated their commit­ment to users in their memo outli­ning the time­sha­ring system. Rather than star­ting with an expla­na­tion of the computer processes involved, they explained time­sha­ring from the user’s point of view— how a user accessed the machine, the commands entered by the user, and how the user exited the system. Only after that descrip­tion did they detail the computer processes connec­ting the tele­ty­pe­wri­ters, the Datanet-30, and the GE-225 computer.

p. 40

L’autrice va plus loin : les gens n’étaient pas seule­ment des utili­sa­teurs mais de vrais « citoyens infor­ma­tiques ». Il n’y avait pas de fron­tière nette entre créa­teurs et consom­ma­teurs. Chacun pouvait créer des programmes et les distri­buer. Le réseau était utilisé pour tout, du travail sérieux au potin. Tout ceci créait un fort senti­ment d’ap­par­te­nance et de respon­sa­bi­lité.

« The students shared and consumed news— « gossip »— about what was happe­ning at their schools, crea­ting social connec­tions from Connecticut to Maine. Indeed, the students protected the inte­grity of the gossip file as a point of pride. As Nevison relayed, « Any prankster at the school could have destroyed it.… Yet, because the students knew it was theirs, it was success­fully used all year with only a few minor mis haps. »

p. 96

« But at the University of Illinois, the people who used PLATO during the 1960s and 1970s accessed compu­ting as members of a commu­nity, as part of a network. Students, educa­tors, and commu­nity members sat in front of personal termi­nals, and they computed and commu­ni­cated as a public good, subsi­dized by the federal and state govern­ment. They watched movies on their CRT displays, and they mani­pu­lated chemical bonds with the touch screens on their plasma displays. They were not consu­mers. They were users, yes, and in many cases they were authors, the crea­tors of new PLATO programs. They were compu­ting citi­zens. »

p. 202

On pour­rait opposer l’ama­teur utili­sant son propre ordi­na­teur personnel à l’étu­diant ou au salarié utili­sant un simple terminal connecté à un ordi­na­teur géré par une admi­nis­tra­tion loin­taine. Cela renvoie au concept popu­laire à l’époque de « four­nis­seurs d’in­for­ma­tique » : on ne vend pas d’or­di­na­teur, on fournit des services à la demande. Mais quand le réseau est financé par de l’argent public, utilisé voire géré de manière colla­bo­ra­tive et décen­tra­lisée, cela ressemble plus à un service public.

« To me, MECC’s 1978 contract with Apple symbo­lized the tran­si­tion from every student having a network to every student having a computer. The student gained access to a personal computer, but she lost access to her compu­ting network. At the same time, MECC gradually shifted from offe­ring programs as part of the commons avai­lable on its network (and subsi­dized by the state as such) to selling its soft­ware. »

p. 249

A noter que le chapitre 2 est consacré à l’in­fluence de la culture « jock » et machiste sur les pratiques infor­ma­tiques à Dartmouth. Cet aspect est détaillé dans cet article. Plus géné­ra­le­ment sur l’his­toire des femmes invi­si­bi­li­sées et écar­tées de l’in­for­ma­tique, voir aussi :

Archéologie des interfaces – Ou pourquoi il ne faut pas faire une refonte à moitié

Précédemment, je parlais du manque de cohé­rence entre les appli­ca­tions de Pocket. Il s’agis­sait pour beau­coup de points isolés qui s’ac­cu­mu­laient, alors que les exemples suivants sont plus graves : les inter­faces sont inco­hé­rentes dans leur prin­cipe.

L’histoire est coutu­mière : un site Web entame une grosse refonte pour se moder­niser. On voit arriver une page d’ac­cueil flam­bante neuve et diffé­rents gaba­rits plus sobres et mieux pensés. Cela dit, quand on cherche dans les coins on trouve quelques pages qui ne respectent pas la nouvelle charte. Mais bon c’est pas grave, qui se soucie des mentions légales et des pages d’er­reur 404.

Parfois, ce sont des pans entiers d’un site qui détonnent. Exemple : Pôle Emploi, dont la page d’ac­cueil ressemble actuel­le­ment à ça :

Page d'accueil Pole Emploi

Pas mal pas mal. Sauf que cette « révo­lu­tion numé­rique », « user-centric et disrup­tive », n’est pas encore allée très loin. Dès qu’on se connecte on retombe sur l’an­cien, avec un style et une struc­ture large­ment diffé­rente, et une utili­sa­bi­lité sur laquelle je ne m’éten­drai pas.

Page particuliers Pole Emploi

Bien sûr, je sais ce que c’est. Il y a des contraintes de temps et d’argent et je n’ose imaginer les décen­nies de dette tech­nique et d’inertie archi­tec­tu­rale pour ce genre de gros SI. Ce qui semble pour l’uti­li­sa­teur une section parmi d’autres est peut-être un module à part, avec une tech­no­logie incom­pa­tible et géré par un dépar­te­ment diffé­rent (une bonne illus­tra­tion du prin­cipe de Conway). Je ne doute pas que les gens qui y travaillent soient les premiers frus­trés. Mais bon, l’ho­mo­gé­néi­sa­tion est prévue pour une V2, hein ? Hein ?

Sauf que ce n’est pas toujours le cas. Parfois, au fil des refontes ou des ajouts, les diver­gences s’ag­gravent au lieu de se résorber. Le site de la MAAF a trois gaba­rits large­ment hété­ro­gènes, tantid que le site des impôts en a quatre (ou disons deux avec des fortes variantes chacun), plus désuets à mesure que l’on s’en­fonce dans les profon­deurs du site. L’absence de cohé­rence se ressent, car à l’uti­li­sa­tion l’on est faci­le­ment amené à passer d’un gabarit à l’autre. Oh, encore un autre exemple avec deux screen­shots de l’es­pace client d’EDF ici et ici.

MAAF

MAAF

MAAF

MAAF

impots.gouv.fr

impots.gouv

impots.gouv

impots.gouv

impots.gouv

Windows, ce palimpseste

Microsoft est un spécia­liste pour ajouter des couches d’IHM à Windows sans rénover ou enlever les anciennes. C’est parfois une preuve de saga­cité (le sélec­teur de couleur est correct et à peine bougé) en vingt ans, parfois d’im­mo­bi­lisme (il a fallu quinze ans et Vista pour avoir une réelle mise à jour de Paint). Ce que je trouve le plus fasci­nant, c’est le panneau de confi­gu­ra­tion : avec ses succes­sions de panneaux toujours plus avancés et vieillots, on traverse une bonne partie de l’his­toire du système d’ex­ploi­ta­tion.

D’abord, l’ac­cueil datant de Windows 10. Ensuite, celui datant de XP. Les deux suivent le même concept : une grille d’icônes ouvrant des fenêtres maxi­mi­sées dotées avec une barre de navi­ga­tion laté­rale. Mais mysté­rieu­se­ment, les deux ont été conservés. Il y a donc des fenêtres redon­dantes (Désinstaller des programmes), d’autres qui n’ont pas été migrées vers la charte Windows 10 (Centre de réseau et partage).

Parametres Windows

Panneau de configuration Windows 10

Ensuite, on arrive aux panneaux à taille fixe et à onglets, qui datent de Windows 95. Les para­mètres de l’ex­plo­ra­teur de fichiers en est le meilleur exemple : à part le retrait et surtout l’ajout de certaines options, il n’a pas bougé en vingt ans – et il en aurait bien besoin, avec cette liste inter­mi­nable dans un cadre minus­cule.

Options de l'explorateur de fichier

Un dernier exemple

L’historique de Google Chrome ne ressemblent pas aux favoris, qui ne ressemblent pas du tout à la fenêtre de télé­char­ge­ment (voir screen­shots). C’est appa­rem­ment tempo­raire, mais pour­quoi une tran­si­tion aussi désor­donnée vers le Material Design ?

Mille et une manieres de saisir des nombres

En sché­ma­ti­sant, on peut distin­guer deux manières de saisir des nombres : avec une « échelle » et avec un clavier.

Échelles

Dans le premier cas, on choisit une bonne valeur sur une échelle continue, avec un curseur ou un stylet. L’échelle peut être linéaire (comme sur l’Arithmomètre) ou circu­laire (comme sur la Pascaline ou un télé­phone à cadran). L’échelle est parfois impli­cite, comme sur la Curta où seule la valeur sélec­tionnée est affi­chée.

Pascaline
Pascaline

Curta
Curta

L’Arithmomètre fut très popu­laire jusqu’à la moitié du XXe siècle, que ce soit l’ap­pa­reil d’ori­gine inventé par Tomas de Colmar ou la variante de Odhner, dotée d’un nouveau méca­nisme. Notez que son usage était assez fasti­dieux : il fallait remettre le total à zéro, saisir un nombre puis le valider par un grand tour de mani­velle (voir la vidéo plus bas).

L’Addiator est un peu diffé­rent. Dans cette calcu­la­trice de poche vendue à partir de 1920 (et impres­sion­nante de compa­cité pour l’époque), un stylet intégré permet de pousser une encoche corres­pon­dant à un chiffre jusqu’à une butée. Quand le calcul implique une retenue, il faut pousser l’en­coche jusqu’à la faire changer de colonne.

Claviers

Un clavier peut être un pavé de dix chiffres, ou bien une grille de nombres à saisir direc­te­ment.

Les pavés à dix chiffres sont le plus souvent disposés en trois colonnes, comme sur certaines calcu­lettes (inventé par David Sunstrand, 1911) ou sur les télé­phones depuis les travaux de Chapanis aux labo­ra­toires Bell. Pour les calcu­lettes, on ne trouve histo­ri­que­ment pas de raison­ne­ment parti­cu­lier pour avoir orga­nisé les chiffres du bas vers le haut (source), alors que l’ordre des chiffres sur un télé­phone, du haut vers le bas, a été minu­tieu­se­ment étudié. Voici par exemple 17 alter­na­tives qui on été testées et lais­sées de coté :

bell

Ils peuvent être disposés sur deux lignes, comme sur certains claviers « sécu­risés » de sites bancaires ou comme le premier clavier de calcu­lette à dix chiffres commer­cia­lisé.

ing direct
ING direct

On appelle souvent le second type de clavier un Comptomètre. Il est inté­res­sant car pensé pour l’usage parti­cu­lier des cais­siers ou des commis de bureau devant addi­tionner des séries de valeurs. Les nombres sont disposés en colonne, avec depuis la droite les unités, dizaines, centaines, etc. Si on en reste à l’addition, ces appa­reils sont très effi­caces : il suffit d’ap­puyer direc­te­ment sur les nombres voulus, sans vali­da­tion, et l’addition est affi­chée progres­si­ve­ment en bas. Il n’y pas de boutons pour les diffé­rents opéra­tions ni pour le =. Il n’y a pas non plus besoin de zéro : 200 corres­pond au 2 sur la troi­sième colonne. Comme on le voit sur la photo, seule l’unité est affi­chée sur chaque touche. Le chiffre en petit sur la gauche est le complé­ment du chiffre prin­cipal et sert aux sous­trac­tions selon une méthode assez savante.

Un comptomètre de marque Sumlock
Un comp­to­mètre de marque Sumlock

Ces appa­reils ont donné lieu à des consi­dé­ra­tions ergo­no­miques tout à fait modernes :

  • Usages inat­tendus : les utili­sa­teurs experts n’utilisaient guère les nombres en haut des colonnes, puisqu’il était plus facile de taper deux fois 4 plutôt que monter la main jusqu’au 8.
  • Soucis de clarté : les colonnes étaient colo­riées diffé­rem­ment et deux revê­te­ments diffé­rents étaient utilisés sur les touches, en alter­nance sur chaque ligne.
  • Conception holis­tique : pour éviter de trop lever le bras, des bureaux spéciaux étaient utilisés avec un encas­tre­ment pour abaisser la machine.

Pour aller plus loin

Des sites histo­riques spécia­lisés :

Les ancêtres d’Excel et de Powerpoint

Excel

Ce photo­gramme est tiré du film La Garçonnière de Billy Wilder. On y voit le héros, comp­table parmi des centaines d’autres dans une compa­gnie d’as­su­rance. Ben Evans a avancé l’idée qu’on peut comparer ce bureau à un fichier Excel et chacun de ces employés à une cellule effec­tuant un calcul précis. Evans sures­time sans doute le degré de taylo­ri­sa­tion des employés de bureau, mais il est vrai qu’il est tentant de comparer à un énorme tableau tous les dépar­te­ments d’une orga­ni­sa­tion s’oc­cu­pant de chiffres et que le déve­lop­pe­ment de l’in­for­ma­tique a large­ment auto­ma­tisé les calculs et permis d’étendre les méthodes de travail et de raison­ne­ment, comme l’a très bien perçu Steven Levy dès 1984.

Il existe un cas encore plus parlant : les calculs mathé­ma­tiques complexes requis par des domaines tels que l’as­tro­nomie, la balis­tique ou la cryp­ta­na­lyse. Chaque calcul était décom­posé en opéra­tions simples et succes­sives, effec­tuées par des personnes armées de calcu­lettes et autres tables de loga­rithme. En anglais, ces personnes étaient appe­lées des… compu­ters, Cf. cet article et ce livre. Bletchley Park était ainsi un centre mili­taire tout entier dédié au but de casser les codes secret utilisé par l’Axe, ce qui se reflé­tait dans son orga­ni­sa­tion.

Powerpoint

Powerpoint est autre exemple d’or­ga­ni­sa­tion entière se retrou­vant réduite à un simple logi­ciel. Dans les années 1980, la concep­tion d’une présen­ta­tion se faisait par ordi­na­teur, mais il fallait toujours produire les supports, que ce soit sur diapo­si­tive argen­tique ou sur trans­pa­rent. Powerpoint 2.0 avait ainsi un bouton Envoyer à Genigraphics, qui permet­tait de trans­mettre un fichier direc­te­ment à une entre­prise spécia­lisée dans l’im­pres­sion de diapo­si­tives.

Si on remonte jusqu’au début du 20e siècle, on trouve l’en­tre­prise de chimie DuPont, qui possé­dait une salle dédiée. Ses diri­geants pouvaient assister à des présen­ta­tions étayées par des tableaux et graphiques, lesquels étaients affi­chés sur de grands panneaux, d’abord montés sur des char­nières puis sur tout un système de mono­rail. C’est fasci­nant, car le dispo­sitif a inventé ou popu­la­risé à la fois :

  • L’usage des graphiques, pas très répandu à l’époque
  • L’idée de la diapo­si­tive comme docu­ment synthé­tique et support d’un discours
  • L’idée d’une présen­ta­tion comme suite de diapo­si­tives
  • L’idée d’un réper­toire de diapo­si­tives dans lequel on puisse piocher, puisque la salle servait autant de lieu de réunion que d’ar­chive.

Et DuPont a fait ça de la manière la plus litté­rale et steam­punk qui soit : avec des rails.

1919 : première version

1950 : ver­sion plus évo­luée

Pour aller plus loin

  • Un article très complet sur l’his­toire du format de la diapo­si­tive
  • Un livre sur l’his­toire du travail intel­lec­tuel au prisme des bureaux et envi­ron­ne­ments de travail.

D’une métaphore oubliée : Macintosh et le lent déclin du bureau

Les raisons du succès des inter­faces graphiques sont bien connues : des objets visuels simples (fenêtre, icônes, menus et poin­teurs), permet­tant un panel d’ac­tions limi­tées et expli­cites, orga­nisés par une méta­phore cohé­rente : des docu­ments rassem­blés en dossier, posés sur le bureau pour les affaires courantes et rangés dans des casiers pour le reste.

wooton
Bureau Wooton, station de travail tout-en-un

Un dossier = une fenêtre

il est moins connu que cette méta­phore, à son origine, était plus forte et contrai­gnante. Les premières versions du Finder (l’ex­plo­ra­teur de fichier de Mac OS) obéis­saient à un modèle dit « spatial », lequel a été aban­donné à la sortie de Mac OS X (moment d’une refonte complète du système). Cela se tradui­sait par deux règles :

  1. Cohérence. Chaque dossier était repré­senté par une seule fenêtre et chaque fenêtre était liée à un seul dossier. L’icône d’un dossier chan­geait d’ap­pa­rence pour signi­fier qu’il était ouvert ou fermé. Cliquer sur l’icône d’un dossier ouvert faisait clignoter sa fenêtre et rien d’autre, puis­qu’il ne pouvait être ouvert deux fois. En bref, pour l’uti­li­sa­teur il n’y avait aucune diffé­rence entre un dossier et sa fenêtre.
  2. Stabilité. Les fenêtres mémo­ri­saient la manière dont l’uti­li­sa­teur les person­na­li­sait. La forme, la posi­tion, le mode d’af­fi­chage (grille, liste…), la posi­tion des icônes en mode grille, etc., tout cela était conservé. Grâce à l’as­so­cia­tion entre fenêtre et dossier, cette règle était beau­coup plus simple à appli­quer qu’au­jourd’hui et le compor­te­ment des fenêtres d’au­tant plus prédic­tible pour l’uti­li­sa­teur. Si j’ouvre ce dossier, je sais qu’il appa­raitra à droite sur toute la hauteur de l’écran ; si j’ouvre cet autre dossier, il appa­raitra en petit à gauche et ses fichiers seront en liste. Aujourd’hui, le Finder conserve certains para­mètres (taille et posi­tion) et d’autres non (mode d’af­fi­chage et style), selon des règles de prio­rité impé­né­trables (détails ici).

En résumé, le Finder « spatial » tentait de faire fonc­tionner le bureau comme un ensemble de choses tangibles et fixes, pouvant servir de véri­table mémoire externe (l’être humain étant plus doué pour recon­naitre un objet que pour s’en rappeler). Au lieu d’uti­liser une abstrac­tion pour en gérer une autre (fenêtre et système de fichier), l’uti­li­sa­teur mani­pu­lait des objets concrets qui ne chan­geaient pas dans son dos (prin­cipe de moindre surprise).

Contraignant mais adapté à son temps

Ce modèle pouvait être assez contrai­gnant. Notamment, ouvrir un dossier faisait forcé­ment appa­raître une nouvelle fenêtre (la fenêtre de ce dossier). Pour éviter de se retrouver avec des dizaines ouvertes, il fallait déplier l’ar­bo­res­cence du dossier (comme dans Mac OS X aujourd’hui), ou bien utiliser Alt+click, ce qui fermait la fenêtre d’ori­gine et ouvrait la nouvelle en même temps.

Un dossier dans un dossier dans un… (Mac OS 9)
Un dossier dans un dossier dans un… (Mac OS 9)

Pourtant, d’après ce que j’ai pu lire et tester, ça marchait pas mal. D’abord, ces dossiers super­posés dans tous les sens ne faisaient que repro­duire le range­ment clas­sique d’un bureau, dans ce qu’il peut avoir d’idio­syn­cra­sique et d’ap­pa­re­ment chao­tique. Ensuite, l’OS était orga­nisé autour de ce modèle. Par exemple, plutôt que de mini­miser une fenêtre, on pouvait double-cliquer sur la barre de titre pour ne laisser que celle-ci et cacher tout le reste. Cette fonc­tion de « stores » (shades) suivait, une fois encore, un prin­cipe de spatia­lité : la fenêtre restait à sa place.

Exemple de deux fenêtres réduites à leur barre de titres
Exemple de deux fenêtres réduites à leur barre de titres

Ensuite, la cible d’Apple était moins experte que le public typique de l’époque et n’était proba­ble­ment pas à l’aise avec l’abs­trac­tion d’un système de fichiers arbo­res­cent. Enfin, les ordi­na­teurs d’alors avaient peu de mémoire, peu de fichiers et peu d’ap­pli­ca­tions, peu de mémoire et avaient donc moins besoin de mani­puler des quan­tités énormes d’in­for­ma­tion.

Le lent déclin du bureau façon Macintosh

Aujourd’hui, bien peu d’ex­plo­ra­teurs de fichiers utilisent encore un modèle spatial. Les seuls projets actifs que j’ai trouvé sont Haiku OS (héri­tier de BeOS), Enligthenment (dit-on) et MATE (mais pas par défaut).

A moins que vous n’uti­li­siez un système exotique, il y a de fortes chances que votre bureau fonc­tionne diffé­rem­ment. Un simple test : y a‑t-il des boutons Précédent et Suivant dans une fenêtre de l’ex­plo­ra­teur ? Si oui, c’est qu’il ressemble plus à un navi­ga­teur Internet : il permet de parcourir diffé­rents dossiers à travers une fenêtre.

Ce modèle a été popu­la­risé par Windows 98 (avec des prémisses dans 95). Dans une optique de conver­gence avec Internet Explorer, une barre d’adresse et des boutons Précédent et Suivant ont été ajoutés. Ouvrir un dossier a cessé d’ou­vrir une nouvelle fenêtre. Ce compor­te­ment a été adopté par Mac OS X à sa sortie, créant un Finder bâtard, avec deux types de fenêtres et des réac­tions impré­vi­sibles. Pour des détails, voyez notam­ment cet article de Siracusa, et celui-ci de Tog (un des premiers spécia­listes en IHM employés par Apple).

Cachez ces fenêtres que je ne saurais voir

Le modèle de Windows est donc devenu la conven­tion domi­nante – son ubiquité n’y est sans doute pas étran­gère.

A la sortie de Mac OS, Steve Jobs a déclaré qu’un utili­sa­teur ne devrait pas avoir à faire le ménage dans ses fenêtres. Il disait surtout ça pour promou­voir certaines nouveautés plus que pour exposer une quel­conque vision du futur des inter­faces, mais cela signale à mon avis un chan­ge­ment profond quoique lent de l’OS, dont l’abandon du Finder spatial constitue la première étape.

En gros, tout est fait pour qu’on n’ait plus à déplacer ou redi­men­sionner ses fenêtres. La plupart des fonc­tions intro­duites depuis dix ans et dédiées à la navi­ga­tion vont dans ce sens :

  • Mission Control (ancien­ne­ment Exposé), une vue éclatée présen­tant simul­ta­né­ment des vignettes de toutes les fenêtres
  • Launchpad, grille montrant toutes les appli­ca­tions
  • Spaces, permet­tant de gérer des bureaux virtuels au lieu de fenêtres
  • Le mode plein écran, apparu avec Lion et qui a remplacé la fonc­tion de maxi­mi­sa­tion
  • Des onglets pour le Finder.

Certains se sont inquiétés de l’im­por­ta­tion de certains concepts depuis iOS. Il est vrai qu’au­jourd’hui, tout est fait pour qu’on puisse utiliser un Mac comme un iPad, en affi­chant toutes les appli­ca­tions en plein écran et en navi­guant entre elles grâce à un geste du trackpad. Après l’abandon du Finder spatial, faut-il s’at­tendre un jour à la dispa­ri­tion des fenêtres ?

Pour aller plus loin

  • Un article de John Siracusa réca­pi­tu­lant sa défense du Finder spatial
  • Une démo de Mac OS 7 acces­sible depuis un navi­ga­teur
  • Une démo de Mac OS 9 télé­char­geable et utili­sable sur Mac sans instal­la­tion ni confi­gu­ra­tion. Le lien direct vers le télé­char­ge­ment est ici.