L’héritage de Larry Tesler au-delà du copier-coller

Clavier auxiliaire utilisé par Tesler pour tester la fonction de couper-coller, avec des étiquettes notées "cut" et "paste".
Clavier auxi­liaire utilisé par Tesler pour tester la fonc­tion de couper-coller, avec des étiquettes notées « cut » et « paste ».

Larry Tesler, décédé récem­ment, est associé à l’in­ven­tion du copier-coller. De même qu’Engelbart a inventé bien plus que la souris, son influence est vaste : les premières inter­faces graphique chez Xerox Parc et Apple, SmallTalk, le PDA Newton… Vice a fait un bon portrait de son parcours.

Comme avec Engelbart, ce qui est inté­res­sant au-delà du cata­logue de ses accom­plis­se­ments, c’est de comprendre la vision qui les a motivé. En plus et comme souvent, Tesler est moins un inven­teur soli­taire que le synthé­ti­seur d’une effer­ves­cence collec­tive. Dans l’ar­ticle je m’ef­force de citer ses inspi­ra­tions.

Mais commen­çons pas du concret.

Le génie du copier-coller

Les actions de couper, copier et coller font partie de ces idées omni­pré­sentes qui ont pour­tant été créées un jour. Les barres de défi­le­ment, l’auto-complétion… j’ai continué ici une liste d’in­ven­tions commencée par Dan Saffer.

Tesler a inventé en fait plusieurs choses.

1. Une sélection intuitive du texte

A l’époque, la crur­seur était placé sous le carac­tère (ou derrière, en couleur inversée), ce qui intro­dui­sait de l’ambiguïté : si j’in­sère une lettre, va-t-elle être placée avant ou après le carac­tère sélec­tionné ?

NLS, le système d’Engelbart était plus avancé et utili­sait une souris comme poin­teur, mais n’avait pas de curseur perma­nent. La souris servait litté­ra­le­ment de poin­teur, pour indi­quer par exemple le début et à la fin d’une sélec­tion de texte.

Larry Tesler (avec Peter Deutsch) inventa alors le curseur placé entre les carac­tères que l’on connait aujourd’hui.

curseur en poutre en I

2. Le remplacement des modes par le presse-papier et les menus

Se débar­rasser des modes était le grand combat de Tesler. Qu’est-ce qu’un mode ? C’est un état global du système que l’uti­li­sa­teur enclenche et qui permet ou interdit d’autres actions. Par exemple appuyer sur la touche VERR MAJ permet de taper des lettres capi­tales mais interdit les minus­cules. Appuyer sur MAJ serait un quasi-mode (selon la termi­no­logie de Jef Raskin) qui oblige à main­tenir la touche pour rester actif.

Les éditeurs de texte étaient massi­ve­ment modaux, c’est-à-dire qu’il y avait un mode pour navi­guer, un pour insérer, un pour supprimer… La présence de modes complexifie les inter­ac­tions (dans quel mode suis-je ? Comment en sortir ?) mais élargit la palette d’ac­tions. Par exemple en mode Naviguer, chaque touche du clavier peut être un raccourci, ce qui permet des actions fines du genre « avancer de trois para­graphes ». L’éditeur Vim, encore popu­laire aujourd’hui, fonc­tionne essen­tiel­le­ment ainsi.

C’est aussi l’hé­ri­tage d’une époque où les éditeurs de texte étaient conçus pour un télé­type (c’est-à-dire concrè­te­ment une impri­mante), pas pour un écran. On dési­gnait une ligne, on faisait une modi­fi­ca­tion et on impri­mait le résultat en croi­sant les doigts pour ne avoir fait d’er­reur. Dans un contexte aussi peu inter­actif, des modes étaient néces­saires.

Les créateurs d'Unix utilisant un PDP-11 avec un terminal télétype
Les créa­teurs d’Unix devant un PDP-11

Même NLS, le système d’Engelbart avec clavier et souris n’était pas plus simple. Voici la procé­dure pour déplacer du texte :

  1. Touche M (pour Move)
  2. Touche T (pour Text)
  3. Pointer le début puis la fin du texte souhaité
  4. Pointer la desti­na­tion
  5. Valider

Inspiré par Pentti Kanerva, Tesler abolit ces modes en inver­sant le modèle d’in­te­rac­tion : au lieu de dési­gner d’abord l’ac­tion (effacer) puis son objet (tel groupe de mot), on sélec­tion­nait du texte puis on agis­sait dessus. Le clavier ne servait plus qu’à une chose, taper du texte. Les commandes ont d’abord été attri­buées à des touches spéciales puis au menu dérou­lant « éditer », inventé juste après.

La complexité a été ainsi déplacée des modes au presse-papier : celui-ci stocke de l’in­for­ma­tion sans l’af­fi­cher à l’uti­li­sa­teur, ce qui occa­sionne parfois des surprises. Mais globa­le­ment, copier et coller étant souvent conco­mi­tants, on a beau­coup gagné au change.

Capture d'écran de Mac OS 9, avec un éditeur de texte ouvert dans lequel il est écrit "Larry Tesler 1945-2020")
Réalisé avec cet émula­teur

3. La métaphore de couper et coller

La dernière pièce du puzzle a été de rassem­bler le dépla­ce­ment et la dupli­ca­tion. Suivant l’ac­tion précé­dente, coller peut couper ou bien copier. Cela n’al­lait pas de soit : encore aujourd’hui Mac OS permet de copier un fichier mais pas de le couper, car le dépla­ce­ment est vu comme une action bien distincte. On a fina­le­ment trois actions réunies par une même méta­phore, celle du papier.

La méthode Tesler

Quelle approche a suivi Tesler pour faire tout ça ?

1. Tester, tester et tester

Malgré ses fortes convic­tions (qui allaient jusqu’à avoir une plaque d’im­ma­tri­cu­la­tion anti-modale), Tesler n’a jamais succombé à l’illu­sion de connaitre les utili­sa­teurs et a donc très tôt mené des tests.

My obser­va­tions of secre­ta­ries lear­ning to use the text editors of that era soon convinced me that my beloved compu­ters were, in fact, unfriendly mons­ters, and that their shar­pest fangs were the ever-present modes. The most common ques­tion asked by new users, at least as often as « How do I do this?, » was « How do I get out of this mode ? »

The Smalltalk Environment, 1981

Before doing it he decided that he wanted to observe a user, and used a tech­nique similar to his“guided fantasy.” He describes working with a secre­tary who had just started at PARC and was not yet influenced by the programs that were being used:I sat her down in front of a screen, and did what’s now called a“blank screen expe­riment.”

“Imagine that there is a page on the screen, and all you’ve got is this device that you can use to move a cursor around, and you can type,” I said. “You’ve got to make some changes to this docu­ment. How would you do it?”I gave her a paper docu­ment with lots of markups on it for refe­rence, and asked her to imagine that is was on the screen. She just desi­gned it right there!“I would point there, and then I would hit a delete key,” she said.To insert, she would point first and then start typing. She’d never been conta­mi­nated by any computer programs before, so I wrote all this down, and I thought, “That sounds like a pretty good way to do it!”

p. 62, Bill Moggridge, Designing inter­ac­tions. MIT press, 2007. Tout le chapitre est dispo­nible ici

2. Prendre les problèmes à la racine

Ce qui m’im­pres­sionne, c’est sa capa­cité très tôt dans sa carrière à argu­menter et théo­riser ses choix. Dès 1981, son disours contre les modes est solide et construit. En 2010 il réalise ce schéma pour montrer qu’il faut moins d’étapes pour corriger une erreur avec une inter­face amodale. Voir ces enjeux néces­si­tait de s’abs­traire du fonc­tionnel et de modé­liser des inter­ac­tions. Cela va plus loin que compter le nombre de clics et relève de la séman­tique : les opéra­tions de l’uti­li­sa­teur sont compo­sées de verbes et de noms, l’ordre nom-verbe est-il supé­rieur à l’ordre inverse, pour­tant plus proche de l’an­glais ? Les tests lui ont montré que oui.

A Personal History of Modeless Text Editing

3. La démocratisation contre l’avant-garde

L’opposition de Tesler à Engelbart fut parfois fron­tale et révèle une diffé­rence fonda­men­tale dans leurs visions. Pour sché­ma­tiser, le premier visait le grand public et le second des experts.

Engelbart déve­lop­pait un système ambi­tieux et complet pour inventer de nouvelles manières de travailler colla­bo­ra­ti­ve­ment et même de raisonner. Plusieurs ordi­na­teurs étaient connectés entre eux et équipés d’un clavier, d’une souris à trois boutons et d’un clavier-accord. Ce dernier, à gauche sur la photo, résume bien la complexité de l’en­semble, puisque chaque combi­naison de touches exécu­tait une action diffé­rente.

Douglas Engelbart démontrant son système
Douglas Engelbart démon­trant son système

Il se préoc­cu­pait plus d’uti­lité que d’uti­li­sa­bi­lité. Mettre des mois à apprendre à maitriser le système n’était pas vrai­ment un problème si ça valait le coup. A la fin l’uti­li­sa­teur pouvait mani­puler de grandes quan­tités d’in­for­ma­tions, raisonner sur des problèmes complexes ou résoudre des défis scien­ti­fiques. Engelbart avait cette vision de l’or­di­na­teur comme nouveau medium cognitif capable « d’ac­croitre notre intel­lect ».

Le problème est qu’il voulait créer un instru­ment merveilleux comme le violon alors que pas grand monde ne prendra le temps d’ap­prendre à jouer du violon, pour reprendre une formule d’Alan Kay cité par Bardini, p. 215)

Tesler, à l’in­verse, voulait créer des logi­ciels simples à comprendre par le plus grand nombre :

[Avec un collègue] ils rédi­gèrent une note interne à Xerox décri­vant ce qu’ils appe­lèrent IT, pour « Intuitive Typewriter » [machine à écrire intui­tive]. Ils déci­dèrent que la faci­lité d’uti­li­sa­tion était impor­tante, en réali­sant que ce serait un « désac­cord majeur avec Engelbart ».

p. 157, Bardini, Thierry (2000). Bootstrapping : Douglas Engelbart, Coevolution, and the Origins of Personal Computing. Stanford University Press.

Pour Engelbart, un nouveau medium appe­lait de nouvelles conven­tions, tant pis si cela rompait avec les habi­tudes. Pour Tesler c’était l’in­verse :

Il fallait adapter l’in­ter­face à la manière dont les gens travaillent et pas utiliser l’in­ter­face pour les forcer à apprendre à travailler mieux et diffé­rem­ment.

Idem

Dès le début des années 70 est donc née cette oppo­si­tion entre deux philo­so­phies. Elle reste prégnante dans la concep­tion de logi­ciels : élitisme ou démo­cra­ti­sa­tion, puis­sance ou faci­lité, respect des habi­tudes ou nouveauté. Présentée ainsi, l’op­po­si­tion tend à la cari­ca­ture et il y a sans doute de la place pour tous les types de logi­ciel. D’aucuns ont cepen­dant argué qu’une vision a écrasé l’autre et a tué dans l’œuf tout un champ d’ou­tils exigeants et avancés.

Quoiqu’il en soit, voici quelques personnes qui chacun à leur manière tentent de combler ce fossé et de faire avancer le medium.

Références complémentaires

Computer History Museum, Oral History of Lawrence G. “Larry” Tesler

Une démons­tra­tion par Tesler de son éditeur de texte phare

Larry Tesler face à un Xerox Alto

Post-scriptum : où l’on retrouve Don Norman

J’évoque dans cet article les éditeurs de texte des années 70. Il s’avère que l’un d’entre eux fut long­temps l’édi­teur par défaut d’Unix et fut dure­ment critiqué dans un article de Don Norman : The truth about Unix : The user inter­face is horrid (PDF).

L’article date de 1981 et fut appa­rem­ment très popu­laire. C’est le premier d’un longue série de textes qu’il consacre à l’in­for­ma­tique.

Utilisateurs ou citoyens ? L’informatique personnelle avant les années 80

Notes rapides sur un livre inté­res­sant : A People’s History of Computing in the United States.

Inspiré du clas­sique A People’s History of the United States, le projet est de faire un récit au plus près des concernés et d’in­ter­roger les figures clas­siques et opposés de l’uti­li­sa­teur et du concep­teur.

Une enseignante et ses élèves autour d'un terminal Teletype. Crédits : Computer History Museum
Une ensei­gnante et ses élèves autour d’un terminal Teletype. Crédits : Computer History Museum

L’accent est mis sur l’uni­ver­sité du Dartmouth, où fut inventé le Basic, un language de program­ma­tion, et popu­la­risé le time-sharing. Cette tech­no­logie permet­tait en résumé d’ac­céder à distance à un ordi­na­teur central pouvant traiter plusieurs requêtes paral­lè­le­ment et répondre plus réac­ti­ve­ment.

La thèse prin­ci­pale : le time-sharing est souvent pris pour une paren­thèse, un succès tempo­raire avant l’ap­pa­ri­tion de la micro-informatique, alors qu’il s’agit d’une étape impor­tante pour l’émer­gence de la figure de l’uti­li­sa­teur, c’est à dire une personne avec une exper­tise limitée pouvant utiliser un appa­reil de manière auto­nome.

That popular narra­tive jumps from the oppres­sion of 1960s main­frames to the libe­ra­tion of personal compu­ters in 1975 – 1985 to the glorious unifi­ca­tion and diver­si­fi­ca­tion of the 1990s Internet (perhaps now with a turn to the freedom of 2000s smart­phones).

p. 240

Les respon­sables du programme à Dartmouth avaient l’am­bi­tion d’une infor­ma­tique acces­sible à tous. Cela se traduit par :

  • Le Basic, inspiré du langage naturel et beau­coup plus simple et de haut niveau que les langages précé­dents
  • Un réseau infor­ma­tique acces­sible à tous les étudiants, quelque soit leur niveau et spécia­lité
  • L’ambition (grande pour l’époque) d’un temps de réac­tion aux actions de l’uti­li­sa­teur de moins de dix secondes
  • Une docu­men­ta­tion rédigée plus comme un guide utili­sa­teur qu’une spec tech­nique.

Kemeny and Kurtz demons­trated their commit­ment to users in their memo outli­ning the time­sha­ring system. Rather than star­ting with an expla­na­tion of the computer processes involved, they explained time­sha­ring from the user’s point of view— how a user accessed the machine, the commands entered by the user, and how the user exited the system. Only after that descrip­tion did they detail the computer processes connec­ting the tele­ty­pe­wri­ters, the Datanet-30, and the GE-225 computer.

p. 40

L’autrice va plus loin : les gens n’étaient pas seule­ment des utili­sa­teurs mais de vrais « citoyens infor­ma­tiques ». Il n’y avait pas de fron­tière nette entre créa­teurs et consom­ma­teurs. Chacun pouvait créer des programmes et les distri­buer. Le réseau était utilisé pour tout, du travail sérieux au potin. Tout ceci créait un fort senti­ment d’ap­par­te­nance et de respon­sa­bi­lité.

« The students shared and consumed news— « gossip »— about what was happe­ning at their schools, crea­ting social connec­tions from Connecticut to Maine. Indeed, the students protected the inte­grity of the gossip file as a point of pride. As Nevison relayed, « Any prankster at the school could have destroyed it.… Yet, because the students knew it was theirs, it was success­fully used all year with only a few minor mis haps. »

p. 96

« But at the University of Illinois, the people who used PLATO during the 1960s and 1970s accessed compu­ting as members of a commu­nity, as part of a network. Students, educa­tors, and commu­nity members sat in front of personal termi­nals, and they computed and commu­ni­cated as a public good, subsi­dized by the federal and state govern­ment. They watched movies on their CRT displays, and they mani­pu­lated chemical bonds with the touch screens on their plasma displays. They were not consu­mers. They were users, yes, and in many cases they were authors, the crea­tors of new PLATO programs. They were compu­ting citi­zens. »

p. 202

On pour­rait opposer l’ama­teur utili­sant son propre ordi­na­teur personnel à l’étu­diant ou au salarié utili­sant un simple terminal connecté à un ordi­na­teur géré par une admi­nis­tra­tion loin­taine. Cela renvoie au concept popu­laire à l’époque de « four­nis­seurs d’in­for­ma­tique » : on ne vend pas d’or­di­na­teur, on fournit des services à la demande. Mais quand le réseau est financé par de l’argent public, utilisé voire géré de manière colla­bo­ra­tive et décen­tra­lisée, cela ressemble plus à un service public.

« To me, MECC’s 1978 contract with Apple symbo­lized the tran­si­tion from every student having a network to every student having a computer. The student gained access to a personal computer, but she lost access to her compu­ting network. At the same time, MECC gradually shifted from offe­ring programs as part of the commons avai­lable on its network (and subsi­dized by the state as such) to selling its soft­ware. »

p. 249

A noter que le chapitre 2 est consacré à l’in­fluence de la culture « jock » et machiste sur les pratiques infor­ma­tiques à Dartmouth. Cet aspect est détaillé dans cet article. Plus géné­ra­le­ment sur l’his­toire des femmes invi­si­bi­li­sées et écar­tées de l’in­for­ma­tique, voir aussi :

Enfants autour d'un terminal PLATO. utilisé dans une campagne de publicité.
Enfants autour d’un terminal PLATO. utilisé dans une campagne de publi­cité.

Archéologie des interfaces – Ou pourquoi il ne faut pas faire une refonte à moitié

Précédemment, je parlais du manque de cohé­rence entre les appli­ca­tions de Pocket. Il s’agis­sait pour beau­coup de points isolés qui s’ac­cu­mu­laient, alors que les exemples suivants sont plus graves : les inter­faces sont inco­hé­rentes dans leur prin­cipe.

L’histoire est coutu­mière : un site Web entame une grosse refonte pour se moder­niser. On voit arriver une page d’ac­cueil flam­bante neuve et diffé­rents gaba­rits plus sobres et mieux pensés. Cela dit, quand on cherche dans les coins on trouve quelques pages qui ne respectent pas la nouvelle charte. Mais bon c’est pas grave, qui se soucie des mentions légales et des pages d’er­reur 404.

Parfois, ce sont des pans entiers d’un site qui détonnent. Exemple : Pôle Emploi, dont la page d’ac­cueil ressemble actuel­le­ment à ça :

Page d'accueil Pole Emploi

Pas mal pas mal. Sauf que cette « révo­lu­tion numé­rique », « user-centric et disrup­tive », n’est pas encore allée très loin. Dès qu’on se connecte on retombe sur l’an­cien, avec un style et une struc­ture large­ment diffé­rente, et une utili­sa­bi­lité sur laquelle je ne m’éten­drai pas.

Bien sûr, je sais ce que c’est. Il y a des contraintes de temps et d’argent et je n’ose imaginer les décen­nies de dette tech­nique et d’inertie archi­tec­tu­rale pour ce genre de gros SI. Ce qui semble pour l’uti­li­sa­teur une section parmi d’autres est peut-être un module à part, avec une tech­no­logie incom­pa­tible et géré par un dépar­te­ment diffé­rent (une bonne illus­tra­tion du prin­cipe de Conway). Je ne doute pas que les gens qui y travaillent soient les premiers frus­trés. Mais bon, l’ho­mo­gé­néi­sa­tion est prévue pour une V2, hein ? Hein ?

Sauf que ce n’est pas toujours le cas. Parfois, au fil des refontes ou des ajouts, les diver­gences s’ag­gravent au lieu de se résorber. Le site de la MAAF a trois gaba­rits large­ment hété­ro­gènes, tantid que le site des impôts en a quatre (ou disons deux avec des fortes variantes chacun), plus désuets à mesure que l’on s’en­fonce dans les profon­deurs du site. L’absence de cohé­rence se ressent, car à l’uti­li­sa­tion l’on est faci­le­ment amené à passer d’un gabarit à l’autre. Oh, encore un autre exemple avec deux screen­shots de l’es­pace client d’EDF ici et ici.

MAAF



impots.gouv.fr

impots.gouv

impots.gouv

impots.gouv

impots.gouv

Windows, ce palimpseste

Microsoft est un spécia­liste pour ajouter des couches d’IHM à Windows sans rénover ou enlever les anciennes. C’est parfois une preuve de saga­cité (le sélec­teur de couleur est correct et à peine bougé) en vingt ans, parfois d’im­mo­bi­lisme (il a fallu quinze ans et Vista pour avoir une réelle mise à jour de Paint). Ce que je trouve le plus fasci­nant, c’est le panneau de confi­gu­ra­tion : avec ses succes­sions de panneaux toujours plus avancés et vieillots, on traverse une bonne partie de l’his­toire du système d’ex­ploi­ta­tion.

D’abord, l’ac­cueil datant de Windows 10. Ensuite, celui datant de XP. Les deux suivent le même concept : une grille d’icônes ouvrant des fenêtres maxi­mi­sées dotées avec une barre de navi­ga­tion laté­rale. Mais mysté­rieu­se­ment, les deux ont été conservés. Il y a donc des fenêtres redon­dantes (Désinstaller des programmes), d’autres qui n’ont pas été migrées vers la charte Windows 10 (Centre de réseau et partage).

Parametres Windows
Panneau de configuration Windows 10

Ensuite, on arrive aux panneaux à taille fixe et à onglets, qui datent de Windows 95. Les para­mètres de l’ex­plo­ra­teur de fichiers en est le meilleur exemple : à part le retrait et surtout l’ajout de certaines options, il n’a pas bougé en vingt ans – et il en aurait bien besoin, avec cette liste inter­mi­nable dans un cadre minus­cule.

Options de l'explorateur de fichier

Un dernier exemple

L’historique de Google Chrome ne ressemblent pas aux favoris, qui ne ressemblent pas du tout à la fenêtre de télé­char­ge­ment (voir screen­shots). C’est appa­rem­ment tempo­raire, mais pour­quoi une tran­si­tion aussi désor­donnée vers le Material Design ?

Mille et une manieres de saisir des nombres

En sché­ma­ti­sant, on peut distin­guer deux manières de saisir des nombres : avec une « échelle » et avec un clavier.

Échelles

Dans le premier cas, on choisit une bonne valeur sur une échelle continue, avec un curseur ou un stylet. L’échelle peut être linéaire (comme sur l’Arithmomètre) ou circu­laire (comme sur la Pascaline ou un télé­phone à cadran). L’échelle est parfois impli­cite, comme sur la Curta où seule la valeur sélec­tionnée est affi­chée.

Pascaline
Pascaline

Curta
Curta

L’Arithmomètre fut très popu­laire jusqu’à la moitié du XXe siècle, que ce soit l’ap­pa­reil d’ori­gine inventé par Tomas de Colmar ou la variante de Odhner, dotée d’un nouveau méca­nisme. Notez que son usage était assez fasti­dieux : il fallait remettre le total à zéro, saisir un nombre puis le valider par un grand tour de mani­velle (voir la vidéo plus bas).

L’Addiator est un peu diffé­rent. Dans cette calcu­la­trice de poche vendue à partir de 1920 (et impres­sion­nante de compa­cité pour l’époque), un stylet intégré permet de pousser une encoche corres­pon­dant à un chiffre jusqu’à une butée. Quand le calcul implique une retenue, il faut pousser l’en­coche jusqu’à la faire changer de colonne.

Claviers

Un clavier peut être un pavé de dix chiffres, ou bien une grille de nombres à saisir direc­te­ment.

Les pavés à dix chiffres sont le plus souvent disposés en trois colonnes, comme sur certaines calcu­lettes (inventé par David Sunstrand, 1911) ou sur les télé­phones depuis les travaux de Chapanis aux labo­ra­toires Bell. Pour les calcu­lettes, on ne trouve histo­ri­que­ment pas de raison­ne­ment parti­cu­lier pour avoir orga­nisé les chiffres du bas vers le haut (source), alors que l’ordre des chiffres sur un télé­phone, du haut vers le bas, a été minu­tieu­se­ment étudié. Voici par exemple 17 alter­na­tives qui on été testées et lais­sées de coté :

bell

Ils peuvent être disposés sur deux lignes, comme sur certains claviers « sécu­risés » de sites bancaires ou comme le premier clavier de calcu­lette à dix chiffres commer­cia­lisé.

ing direct
ING direct

On appelle souvent le second type de clavier un Comptomètre. Il est inté­res­sant car pensé pour l’usage parti­cu­lier des cais­siers ou des commis de bureau devant addi­tionner des séries de valeurs. Les nombres sont disposés en colonne, avec depuis la droite les unités, dizaines, centaines, etc. Si on en reste à l’addition, ces appa­reils sont très effi­caces : il suffit d’ap­puyer direc­te­ment sur les nombres voulus, sans vali­da­tion, et l’addition est affi­chée progres­si­ve­ment en bas. Il n’y pas de boutons pour les diffé­rents opéra­tions ni pour le =. Il n’y a pas non plus besoin de zéro : 200 corres­pond au 2 sur la troi­sième colonne. Comme on le voit sur la photo, seule l’unité est affi­chée sur chaque touche. Le chiffre en petit sur la gauche est le complé­ment du chiffre prin­cipal et sert aux sous­trac­tions selon une méthode assez savante.

Un comptomètre de marque Sumlock
Un comp­to­mètre de marque Sumlock

Ces appa­reils ont donné lieu à des consi­dé­ra­tions ergo­no­miques tout à fait modernes :

  • Usages inat­tendus : les utili­sa­teurs experts n’utilisaient guère les nombres en haut des colonnes, puisqu’il était plus facile de taper deux fois 4 plutôt que monter la main jusqu’au 8.
  • Soucis de clarté : les colonnes étaient colo­riées diffé­rem­ment et deux revê­te­ments diffé­rents étaient utilisés sur les touches, en alter­nance sur chaque ligne.
  • Conception holis­tique : pour éviter de trop lever le bras, des bureaux spéciaux étaient utilisés avec un encas­tre­ment pour abaisser la machine.

Pour aller plus loin

Des sites histo­riques spécia­lisés :

Les ancêtres d’Excel et de Powerpoint

Excel

Ce photo­gramme est tiré du film La Garçonnière de Billy Wilder. On y voit le héros, comp­table parmi des centaines d’autres dans une compa­gnie d’as­su­rance. Ben Evans a avancé l’idée qu’on peut comparer ce bureau à un fichier Excel et chacun de ces employés à une cellule effec­tuant un calcul précis. Evans sures­time sans doute le degré de taylo­ri­sa­tion des employés de bureau, mais il est vrai qu’il est tentant de comparer à un énorme tableau tous les dépar­te­ments d’une orga­ni­sa­tion s’oc­cu­pant de chiffres et que le déve­lop­pe­ment de l’in­for­ma­tique a large­ment auto­ma­tisé les calculs et permis d’étendre les méthodes de travail et de raison­ne­ment, comme l’a très bien perçu Steven Levy dès 1984.

Il existe un cas encore plus parlant : les calculs mathé­ma­tiques complexes requis par des domaines tels que l’as­tro­nomie, la balis­tique ou la cryp­ta­na­lyse. Chaque calcul était décom­posé en opéra­tions simples et succes­sives, effec­tuées par des personnes armées de calcu­lettes et autres tables de loga­rithme. En anglais, ces personnes étaient appe­lées des… compu­ters, Cf. cet article et ce livre. Bletchley Park était ainsi un centre mili­taire tout entier dédié au but de casser les codes secret utilisé par l’Axe, ce qui se reflé­tait dans son orga­ni­sa­tion.

Powerpoint

Powerpoint est autre exemple d’or­ga­ni­sa­tion entière se retrou­vant réduite à un simple logi­ciel. Dans les années 1980, la concep­tion d’une présen­ta­tion se faisait par ordi­na­teur, mais il fallait toujours produire les supports, que ce soit sur diapo­si­tive argen­tique ou sur trans­pa­rent. Powerpoint 2.0 avait ainsi un bouton Envoyer à Genigraphics, qui permet­tait de trans­mettre un fichier direc­te­ment à une entre­prise spécia­lisée dans l’im­pres­sion de diapo­si­tives.

Si on remonte jusqu’au début du 20e siècle, on trouve l’en­tre­prise de chimie DuPont, qui possé­dait une salle dédiée. Ses diri­geants pouvaient assister à des présen­ta­tions étayées par des tableaux et graphiques, lesquels étaients affi­chés sur de grands panneaux, d’abord montés sur des char­nières puis sur tout un système de mono­rail. C’est fasci­nant, car le dispo­sitif a inventé ou popu­la­risé à la fois :

  • L’usage des graphiques, pas très répandu à l’époque
  • L’idée de la diapo­si­tive comme docu­ment synthé­tique et support d’un discours
  • L’idée d’une présen­ta­tion comme suite de diapo­si­tives
  • L’idée d’un réper­toire de diapo­si­tives dans lequel on puisse piocher, puisque la salle servait autant de lieu de réunion que d’ar­chive.

Et DuPont a fait ça de la manière la plus litté­rale et steam­punk qui soit : avec des rails.

1919 : première version

1950 : ver­sion plus évo­luée

Pour aller plus loin

  • Un article très complet sur l’his­toire du format de la diapo­si­tive
  • Un livre sur l’his­toire du travail intel­lec­tuel au prisme des bureaux et envi­ron­ne­ments de travail.