Un plugin Sketch pour importer du contenu depuis le presse-papier

Beaucoup de plugins Sketch pour l’im­port de contenu (Craft, Data Populator…) sont pensés pour des sources de données non modi­fiables (banque d’images, noms de pays…), ou pour des données complexes à synchro­niser avec des maquettes graphiques abou­ties. Suivant les plugins, ça implique de renommer des calques, d’avoir un fichier de données en TXT voire en JSON… bref des procé­dures un peu lourdes.

Mon cas d’usage est beau­coup plus simple : le plus souvent, je veux rapi­de­ment copier-coller une liste de textes depuis un tableau ou un mail, les coller dans une suite de calques. Et c’est tout.

Qu’à cela ne tienne, j’ai créé un plugin pour Sketch.


Lien de télé­char­ge­ment


Comment l’uti­liser ?

Copiez du texte, collez-le en ayant sélec­tionné plusieurs calques ou symboles ; et voilà. Si le symbole a plusieurs surcharges, le plugin utili­sera la première.

Même pour des cas plus complexes (par exemple peupler un tableau), je trouve plus simple de répéter cette méthode autant de fois qu’il y a de colonnes que, mettons, de s’embêter avec du JSON.

Comme d’ha­bi­tude, rapports de bug et retours sont les bien­venus.

Ce qui nous pousse à jouer : une typologie au-delà de Bartle

Sur la psycho­logie des joueurs et les travaux de Nick Yee et Quantic Foundry.

Les modèles existants, appeaux à stéréotypes

Le modèle de Bartle est une typo­logie des joueurs très popu­laires. Datant de 1996 et tiré de données sur des parti­ci­pants à des MMORPG, il est très limité et se retrouve remplacé par des théo­ries plus fines.

Les quatre profils du modèle de Bartle : Tueur, Social, Explorateur, Collectionneur
Les quatre profils : Tueur, Social, Explorateur, Collectionneur

Ses problèmes sont multiples :

Il est binaire : on est soit social soit un explo­ra­teur, on ne peut pas être les deux ou entre les deux. On a le même problème quand on prend l’échelle qui va de l’in­tro­ver­sion à l’ex­tra­ver­sion pour des caté­go­ries hermé­tiques. Comme dit Yee, « on invente des mots comme ambi­vertis pour décrire des personnes entre ces deux extrêmes, alors que signifie simple­ment être dans la moyenne ».

Il est fondé sur seule­ment deux axes : joueur – monde et agir – inter­agir.

Il crée des points aveugles en mettant sur le même axe des traits qui ne sont pas forcé­ment des opposés. Cela empêche d’ima­giner certains types de joueurs. Par exemple, quel est le contraire d’une personne sociable ? Elle pour­rait avoir des traits spéci­fiques n’ayant rien à voir avec ceux d’un explo­ra­teur.

Plus géné­ra­le­ment, ces typo­lo­gies sont souvent norma­tives et contri­buent à renforcer l’op­po­si­tion stéréo­typée et dédai­gneuse entre joueurs hard­core et casual. Avoir un faible score en extra­ver­sion signifie qu’on est intra­verti, pas qu’on est sans person­na­lité.

De même, être tout en bas de l’échelle de la stra­tégie ne signifie pas qu’on n’a pas de préfé­rence en matière de prise de déci­sion, mais des préfé­rences diffé­rentes, par exemple préférer les déci­sions rapides en réac­tion à l’en­vi­ron­ne­ment immé­diat. Un score faible n’est pas une absence de moti­va­tion mais une moti­va­tion diffé­rente et spéci­fique.

Un nouvel espoir

Nick Yee et son cabinet d’ana­lyse proposent un modèle alter­natif tiré d’en­quêtes massives. A partir de 400 000 d’en­tre­tiens, il fait émerger douze d’at­tri­buts.

Les douze motivations :
Destruction
Excitation
Compétition
Communauté
Défi
Stratégie
Complétion
Pouvoir
Imaginaire (fantasy)
Story
Apparence
Découverte

Destruction
Excitation

Compétition
Communauté

Défi
Stratégie

Complétion
Pouvoir

Imaginaire (fantasy)
Story

Apparence
Découverte

Il s’agit de clus­ters statis­tiques qu’on peut plus ou moins agréger suivant la finesse souhaitée. Ils peuvent être couplés : compé­ti­tion et commu­nauté sont ratta­chés à un critère « social ». On peut même plus aller loin et iden­ti­fier trois tendances : action-sociabilité, maitrise-réussite, immersion-créativité. Mais ce sont des familles d’af­fi­nités très larges, rien de plus.

positionnement flou d'attributs dans un graphe

Notes sur certaines motivations

Des noms de jeux vidéo sont cités mais il s’agit unique­ment d’exemples. Les attri­buts décrivent les joueurs, pas les jeux. On peut s’ap­pro­prier une œuvre de plein de façons, par exemple en prati­quant un jeu de stra­tégie de manière bour­rine.

Stratégie

Un score élevé signifie une préfé­rence pour jongler entre plani­fi­ca­tion à long terme et micro-décisions, un goût pour analyse des infor­ma­tions complexes. Un score, on l’a dit, suggère des boucles de game­play plus courtes et aimer réagir à l’en­vi­ron­ne­ment.

Stratégie

Design

Design désigne ici « seule­ment » la capa­cité à person­na­liser l’ap­pa­rence du jeu (avatar, maisons, etc.).

Communauté

En dessous de 30ans, les joueurs mascu­lins sont plus commu­nau­taires. Trait de person­na­lité intrin­sè­que­ment masculin ou culture gamer toxique qui exclut les femmes et fait donc baisser ce score chez elles ?

Compétition

L’opposé d’un joueur compé­titif n’est pas quel­qu’un qui aime jouer tout seul mais plutôt qui aime jouer colla­bo­ra­ti­ve­ment ou dans l’ému­la­tion.

Défi

Attention aux oppo­si­tions trom­peuses entre jeunes et vieux : certaines courbes ne sont pas mono­tones, si bien qu’un joueur de 60 peut être plus proche d’un joueur de 15 que de 40 ans.

Evolution du défi à travers l'âge

Pouvoir

Motivation diffé­rente de l’envie de complé­tion. Impression de progrès continu, sans besoin de but final.

Destruction

Pas une oppo­si­tion entre construc­tion et destruc­tion mais plutôt entre serein et chao­tique.

Imaginaire (fantasy)

Meilleur prédic­teur de l’achat d’ap­pa­reils de réalité virtuelle : pas l’ima­gi­na­tion mais l’ex­ci­ta­tion et la destruc­tion. Mais l’ima­gi­naire est un bon prédic­teur de la satis­fac­tion après achat.

Cela évoque les aspects tempo­rels de l’UX, aussi analysés dans cette confé­rence sur la nostalgie et l’en­ga­ge­ment à long terme chez les joueurs

Découverte

Pas juste explo­ra­tion géogra­phique mais décou­verte des limites du jeu (des règles, du monde)

Différences culturelles

Ce graphique montre à la fois la varia­bi­lité entre cultures et l’im­por­tance d’avoir une base­line : comparé à la Chine, les USA paraissent dans la moyenne en tout.

Différences entre USA et Chine

En 1971, déjà…

Les moti­va­tions présen­tées ici ont été déga­gées spécia­le­ment pour le domaine des jeux, pour­tant elles ont un coté géné­rique et pour­raient presque s’ap­pli­quer à n’im­porte quelle acti­vité sociale enca­drée par des règles. En 1971, Roger Caillois propo­sait un modèle diffé­rent, sans doute moins rigou­reux scien­ti­fi­que­ment, mais avec des intui­tions qui capturent bien l’ex­pé­rience du jeu (pas forcé­ment vidéo). Il s’agis­sait de quatre moti­va­tions clas­sées en couples d’op­posés :

Le plaisir spéci­fique lié au hasard, aux sensa­tions fortes, aux illu­sions… tout cela se retrouve de manière cumulée dans le jeu vidéo. On peut lister des dizaines d’at­tri­buts psycho­lo­giques, mais cela capture vraiment-il l’ex­pé­rience du joueur, ce que ça fait de jouer ? C’est ce que tente de faire Mathieu Triclot en appe­lant à la créa­tion de play studies :

« À côté des game studies qui s’occupent des para­mètres formels des systèmes de jeu, dans une sorte de double en miroir de l’activité profes­sion­nelle de game design, il nous faut inventer des play studies, tour­nées vers la fabrique des expé­riences, les posi­tions de sujets avec lesquelles jouent les jeux. »

Philosophie des jeux vidéo, dispo­nible inté­gra­le­ment ici ou à La Découverte

Et l’UX dans tout ça

Les moti­va­tions de Quantic Foundry font penser aux cartes UX déve­lop­pées par Carine Lallemand, Vincent Koenig et Guillaume Gronier. Elles sont tirées d’un cadre théo­rique diffé­rent (théorie des besoins, théorie de l’auto-détermination…). La liste est ici :

Relatedness
Compétence
Autonomie
Sécurité

Plaisir
Sens
Popularité

Utilisateurs ou citoyens ? L’informatique personnelle avant les années 80

Notes rapides sur un livre inté­res­sant : A People’s History of Computing in the United States.

Inspiré du clas­sique A People’s History of the United States, le projet est de faire un récit au plus près des concernés et d’in­ter­roger les figures clas­siques et opposés de l’uti­li­sa­teur et du concep­teur.

Une enseignante et ses élèves autour d'un terminal Teletype. Crédits : Computer History Museum
Une ensei­gnante et ses élèves autour d’un terminal Teletype. Crédits : Computer History Museum

L’accent est mis sur l’uni­ver­sité du Dartmouth, où fut inventé le language Basic et popu­la­risé le time-sharing. Cette tech­no­logie permet­tait en résumé d’ac­céder à distance à un ordi­na­teur central pouvant traiter plusieurs requêtes paral­lè­le­ment et répondre plus réac­ti­ve­ment.

La thèse prin­ci­pale : le time-sharing est souvent pris pour une paren­thèse, un succès tempo­raire avant l’ap­pa­ri­tion de la micro-informatique, alors qu’il s’agit d’une étape impor­tante pour l’émer­gence de la figure de l’uti­li­sa­teur, c’est à dire une personne avec une exper­tise limitée pouvant utiliser un appa­reil de manière auto­nome.

That popular narra­tive jumps from the oppres­sion of 1960s main­frames to the libe­ra­tion of personal compu­ters in 1975 – 1985 to the glorious unifi­ca­tion and diver­si­fi­ca­tion of the 1990s Internet (perhaps now with a turn to the freedom of 2000s smart­phones).

p. 240

Les respon­sables du programme à Dartmouth avaient l’am­bi­tion d’une infor­ma­tique acces­sible à tous. Cela se traduit par :

  • Le Basic, inspiré du langage naturel et beau­coup plus simple et de haut niveau que les langages précé­dents
  • Un réseau infor­ma­tique acces­sible à tous les étudiants, quelque soit leur niveau et spécia­lité
  • L’ambition (grande pour l’époque) d’un temps de réac­tion aux actions de l’uti­li­sa­teur de moins de dix secondes
  • Une docu­men­ta­tion rédigée plus comme un guide utili­sa­teur qu’une spec tech­nique.

Kemeny and Kurtz demons­trated their commit­ment to users in their memo outli­ning the time­sha­ring system. Rather than star­ting with an expla­na­tion of the computer processes involved, they explained time­sha­ring from the user’s point of view— how a user accessed the machine, the commands entered by the user, and how the user exited the system. Only after that descrip­tion did they detail the computer processes connec­ting the tele­ty­pe­wri­ters, the Datanet-30, and the GE-225 computer.

p. 40

L’autrice va plus loin : les gens n’étaient pas seule­ment des utili­sa­teurs mais de vrais « citoyens infor­ma­tiques ». Il n’y avait pas de fron­tière nette entre créa­teurs et consom­ma­teurs. Chacun pouvait créer des programmes et les distri­buer. Le réseau était utilisé pour tout, du travail sérieux au potin. Tout ceci créait un fort senti­ment d’ap­par­te­nance et de respon­sa­bi­lité.

« The students shared and consumed news— « gossip »— about what was happe­ning at their schools, crea­ting social connec­tions from Connecticut to Maine. Indeed, the students protected the inte­grity of the gossip file as a point of pride. As Nevison relayed, « Any prankster at the school could have destroyed it.… Yet, because the students knew it was theirs, it was success­fully used all year with only a few minor mis haps. »

p. 96

« But at the University of Illinois, the people who used PLATO during the 1960s and 1970s accessed compu­ting as members of a commu­nity, as part of a network. Students, educa­tors, and commu­nity members sat in front of personal termi­nals, and they computed and commu­ni­cated as a public good, subsi­dized by the federal and state govern­ment. They watched movies on their CRT displays, and they mani­pu­lated chemical bonds with the touch screens on their plasma displays. They were not consu­mers. They were users, yes, and in many cases they were authors, the crea­tors of new PLATO programs. They were compu­ting citi­zens. »

p. 202

On pour­rait opposer l’ama­teur utili­sant son propre ordi­na­teur personnel à l’étu­diant ou au salarié utili­sant un simple terminal connecté à un ordi­na­teur géré par une admi­nis­tra­tion loin­taine. Cela renvoie au concept popu­laire à l’époque de « four­nis­seurs d’in­for­ma­tique » : on ne vend pas d’or­di­na­teur, on fournit des services à la demande. Mais quand le réseau est financé par de l’argent public, utilisé voire géré de manière colla­bo­ra­tive et décen­tra­lisée, cela ressemble plus à un service public.

« To me, MECC’s 1978 contract with Apple symbo­lized the tran­si­tion from every student having a network to every student having a computer. The student gained access to a personal computer, but she lost access to her compu­ting network. At the same time, MECC gradually shifted from offe­ring programs as part of the commons avai­lable on its network (and subsi­dized by the state as such) to selling its soft­ware. »

p. 249

A noter que le chapitre 2 est consacré à l’in­fluence de la culture « jock » et machiste sur les pratiques infor­ma­tiques à Dartmouth. Cet aspect est détaillé dans cet article. Plus géné­ra­le­ment sur l’his­toire des femmes invi­si­bi­li­sées et écar­tées de l’in­for­ma­tique, voir aussi :

Enfants autour d'un terminal PLATO. utilisé dans une campagne de publicité.
Enfants autour d’un terminal PLATO. utilisé dans une campagne de publi­cité.

Les Furtifs d’Alain Damasio : plus de la même chose

Alors que j’avais dévoré La Horde du contrevent, le nouveau roman d’Alain Damasio m’est tombé des mains. Voici une tenta­tive de critique.

Les connais­seurs de son œuvre seront en terrain connu. De la Horde, on retrouve les théma­tiques, la narra­tion poly­pho­nique autour d’une équipe mili­taire et les jeux sur le langage. Il y a aussi des aspects déjà présents dans La Zone du dehors : l’exploration des sociétés de contrôle, la surveillance, la servi­tude volon­taire et l’horizontalité.

Vous allez me dire qu’il creuse et fait foisonner ses obses­sions. Je trouve surtout qu’il se répète et se cari­ca­ture lui-même.

Couverture des Furtifs

Une fan fiction des mouvements libertaires

Il y a quand même du neuf. Notamment, on passe d’un univers inventé à « notre » univers, ce qui permet des réso­nances avec le présent (Orange racheté par Orange !). La descrip­tion des effets croisés de la priva­ti­sa­tion et de la stra­ti­fi­ca­tion sociale est inté­res­sante : on a affaire à des groupes qui se côtoient, pas à des castes imper­méables. On évite le cliché SF de la litté­ra­lité où les pauvres sont en bas et les riches en haut. Il peut arriver qu’ils se côtoient dans une rue mais se séparent la rue suivante, celle-ci étant réservée aux déten­teurs d’un certain statut. Ce dernier n’est pas assigné à la nais­sance : rien n’empêche le pauvre d’acheter un pass tempo­raire, s’il le peut.

Mais à part ça niveau pros­pec­tive, c’est un peu court. Megacorps, hackers, marchan­di­sa­tion de tout… c’est du clas­sique. Pas d’ex­plo­ra­tion des rapports de classe (les gens « Premium » ne forment qu’un arrière-plan imper­sonnel), de race ou de genre (à part place quelques “iel” ici et là), alors que ça aurait pu être perti­nent vu le thème du brouillage des iden­tités.

Rien sur le dérè­gle­ment clima­tique. Sérieusement, une des deux seules occur­rences de « clima­tique » c’est pour dire « cool il fait beau en avril ». C’est un peu con de faire un roman anti-spéciste mais pas du tout envi­ron­ne­men­ta­liste.

recherche de "climatique" dans le texte
recherche de « clima­tique » dans le texte

Damasio est moins inté­ressé par décrire la société de demain que par ses à‑cotés. Résultat, le roman me semble déséqui­libré, comme si les descrip­tions du premier tiers servaient unique­ment de prélude et de décor aux luttes de la suite.

Il est plus inventif pour décrire ces nouvelles formes d’ac­ti­visme : occu­pa­tion des toits et des vides entre, brigades aériennes, brico­lages fous, tagueurs dépas­sant la distinc­tion beau/utile… Mais ces pratiques sont souvent expo­sées sous la forme de pavés de texte et peu évoquées ensuite. Ça ressemble plus à un cata­logue qu’à un univers cohé­rent où tout s’en­tre­croise. Damasio ne fait pas mystère de ses affi­nités poli­tiques et de ses visites à la ZAD de NDDL, mais ce qu’il en tire me donne l’impression d’une fan fiction des mouve­ments liber­taires, certes sincère et géné­reuse. (J’ai rien contre les fan fiction assu­mées hein.)

L’humanité découvre une nouvelle forme de vie et paf ça fait le Grand soir

Ajoutons que l’ana­lyse poli­tique qui se dégage du roman ne vole pas très haut.

1. D’abord, le virtuel c’est pas bien. Des scènes au début montrent le héros presque admi­ratif d’une rue nappée de réalité augmentée. Cette rela­tion d’amour-haine aurait pu être inté­res­sante à explorer mais est vite aban­donnée. Tous les thèmes ne peuvent pas être appro­fondis égale­ment, mais encore une fois cela donne l’im­pres­sion de servir de décor. Et au final le message se limite à « les gens sont accros et oublient la réalité vraie, » ce qui n’est pas d’une puis­sance pros­pec­tive folle, vous en convien­drez.

Vers la fin du roman se trouvent de courts inserts, des sortes de frag­ments de micro-révolutions. Je sais que c’est volon­tai­re­ment outré et carna­va­lesque et qu’une cita­tion hors contexte fait faci­le­ment ridi­cule. Mais quand même, voici un exemple :

Le 11 mars, Bruno R. a coupé sa réul [réalité virtuelle], jeté ses disques réti­niens aux toilettes et tiré la chasse. Il a pris sa bague, l’a fait fondre dans la braise de son barbecue deux jours durant, avant de la reforger à la main, comme il a pu. Puis il l’a offerte à son amou­reuse en la deman­dant en mariage. Elle a coupé sa réul trente secondes pour dire « oui ». C’est un début.

Le 12 mars, Cèce-la-Rousse a fait à peu près la même chose dans une char­bon­nière du Vercors, avec ses brace­lets connectés. Elle en a forgé six bagues fondues et elle s’est fiancée six fois avec six arbres de la forêt : un épicéa, un chêne, un fayard, un pin sylvestre, un charme, un orme. Elle se vit à présent comme une nymphe des bois dédiée à des arbres qu’elle habite tour à tour, nais­sant et mourant avec eux : une hama­dryade.

2. Ensuite, l’auto-gestion c’est cool. Damasio se défen­drait de l’accusation de spon­ta­néisme : “Il faut sortir de la hourrah-révolution”, dit un person­nage. N’empêche que j’y trouve beau­coup de “oh qu’est-ce qui nous prend et nous trans­porte, faisons la fête et la révo­lu­tion !” Ça fait penser à Vernon Subutex, où de mysté­rieuses transes collec­tives se trans­mutent en mouve­ment durable, puis en reli­gion.

3. L’histoire finit carré­ment par une révo­lu­tion quasi-généralisée (ville par ville et hors méga­lo­poles, atten­tion on est muni­ci­pa­liste) cata­lysée par les furtifs. C’est mon dernier point : l’humanité découvre une nouvelle forme de vie et paf ça fait le Grand soir. Dans un entre­tien l’au­teur déclare vouloir “proposer des micro-révolutions à la fin, pas un seul bascu­le­ment révo­lu­tion­naire”. Ben raté, c’est ce qui se passe.

Recherche pour le mot "déter"
Recherche pour le mot « déter ».

Une narration à plusieurs points de vue tous identiques

Le roman se veut aussi expli­ci­te­ment philo­so­phique. Ce qu’il appelle tran­quillou “ma philo­so­phie du vivant” n’est pas plus fine.

Il s’agit d’emprunts assez trans­pa­rents à Deleuze et plus large­ment à un héri­tage philo­so­phique que l’on peut appeler « vita­lisme » : réha­bi­liter le corps en dépas­sant le dualisme corps-esprit ; valo­riser la vie subjec­tive et incarnée, par oppo­si­tion à la vie quan­ti­fiée et objec­tivée.

Les lignes de fuite, le devenir-imperceptible, faire bégayer la langue, l’organisme comme stabi­li­sa­tion tempo­raire de l’élan vital… Tous ces concepts sont déjà chez Deleuze – ou chez d’autres auteurs, mais c’est lui qui les incarne et lui que Damasio cite.

On n’est certes pas obligé d’être original en litté­ra­ture. Mais ce prisme vita­liste est appliqué à tout, de manière assez trans­pa­rente. C’est en partie une volonté d’auto-explication : un des person­nages est philo­sophe et a le droit à des logor­rhées décou­sues. C’est à la fois une manière de fournir les clés de lecture théo­riques du roman et de faire de l’auto-dérision. Chez moi ça ne marche pas du tout : second degré ou non, une tirade imbi­table reste une imbi­table.

Dans l’entretien chez Libération il appelle sa vision un « concept toti­potent », c’est-à-dire un concept puis­sant qu’on peut faire proli­férer. Pour moi cela donne un coté systé­ma­tique et prévi­sible au roman.

C’est surtout visible dans le trai­te­ment super­fi­ciel des person­nages. J’y vois une inca­pa­cité de Damasio à aller au bout de la poly­phonie qui est lui chère. il n’aime pas les narra­teurs omni­scients et la fausse objec­ti­vité et ne peut faire autre­ment que d’écrire des romans à plusieurs points de vue. C’était réussi dans La Horde, où les person­nages étaient plus distincts et incarnés, Il parlaient diffé­rem­ment et tout simple­ment s’en­gueu­laient autour de visions du monde diffé­rentes. Dans Les Furtifs, il reste surtout des diffé­rences de style. Il y a le guer­rier, l’in­tello, l’oreille d’or, le hacker, le diplo­mate… mais peu de diffé­rences de fond au-delà de ces étiquettes, à part l’op­po­si­tion entre Lorca et Sahar qui est vrai­ment creusée. La moitié des person­nages prin­ci­paux sont quand même des anciens membres d’une unité mili­taire de « recherche » dont l’ac­ti­vité prin­ci­pale fut d’ex­ter­miner les furtifs pendant des années. Leur revi­re­ment de tueur en sage paci­fiste est à peine inter­rogé.

Il y a chez Damasio une géné­ro­sité palpable, l’envie d’ab­sorber beau­coup d’in­fluences et de sous-cultures pour les retrans­crire dans ses person­nages. C’est pour­tant lui que je sens derrière eux. Donner plus de style que de psycho­logie à un person­nage et ça donne de la pose. Exemple :

J’fais mon mara­bout, mon griot, je les mets en rond et je raconte comment elle cause, Tishka, tu verrais les étoiles, comme ça brille sous les lentilles ! On va tout défoncer, vous savez. Revolution will not be story­told ! Revolution is not on reul ! Revolution is stealth ! Je vois comment ça se passe dans les îles. C’est over pour la Gouvernance et les corpors. Ils nous repren­dront plus rien. On est dans la place. Yolo !

C’est encore plus patent avec les person­nages secon­daires. Ils se ressemblent un peu tous et sont souvent décrits comme des blocs rayon­nants de joie sauvage ou enfan­tine. « Une bouille à angles, déter comme ils disent, jolie dans son genre sauvage. »

De belles idées inabouties

Au fond, ce qui me déçoit le plus c’est que Damasio ne fasse pas grand chose de ses influences intel­lec­tuelles, à part en tirer une vague exal­ta­tion de la vie. Deleuze brillait plus par sa virtuo­sité et sa capa­cité à rappro­cher des réfé­rences inat­ten­dues que par la préci­sion de ses thèses. Il fut donc un grand carbu­rant pour de nombreux artistes.

Je n’en vois pas grand chose ici et en veux pour preuve son explo­ra­tion déce­vante du langage des furtifs. Leur écri­ture est fasci­nante : une même glyphe est tracée et retracée de nombreuses fois, si bien que la même forme peut signifie plusieurs carac­tères diffé­rents. Quant au langage lui-même, il est décrit comme aussi chan­geant que le corps des furtifs. OK, mais encore ? Et là, Damasio a recours à des effets de manche :

la parole furtive et sa litté­ra­ture fonc­tionnent exac­te­ment de la même façon que leur biologie et leur physique, à savoir comme un champ méta­mor­phique, à haute teneur en vita­lité. La parole était pour elles aussi vivante et fluc­tuante que leur corps. Communiquer n’était pas trans­mettre de l’information à un inter­lo­cu­teur, humain ou furtif, c’était « trans­mettre une trans­for­ma­tion ». Des inflexions, un vecteur de muta­tion, un bour­geon­ne­ment, un virus. Hakima en voulait pour preuve les torsions impri­mées aux préfixes et aux suffixes, le camaïeu des conju­gai­sons, le dyna­mi­tage des articles et des pronoms, les jeux éblouis­sants avec les asso­nances, les anagrammes, les conso­nances, les onoma­to­pées, la syntaxe.

p. 333

Comparez avec Légationville (Embassytown). Dans ce génial roman d’an­ti­ci­pa­tion, China Miéville décrit une espèce alien inca­pable d’abs­trac­tion et dont le langage et la pensée reposent sur un système d’ana­lo­gies. Il parvient à dérouler cette expé­rience de pensée para­doxale, à imaginer préci­sé­ment ses consé­quences et à nous faire palper l’étran­geté de cette espèce qui ne peut ni spéculer ni mentir.

Le language des furtifs est un beau défi litté­raire et intel­lec­tuel : comment bâtir un langage, par défi­ni­tion stable, mais dont les règles chan­ge­raient sans cesse ? Malgré les longues pages où les person­nages en discutent, cherchent, font des hypo­thèses, Damasio n’a pas grand chose à proposer quand il essaye de donner un aperçu de cette langue infra­con­cep­tuelle, à part d’om­ni­pré­sents jeux sur les mots.


Bref, quand on est un chantre de l’imprévisible et du chan­ge­ment, c’est dommage de se renou­veler aussi peu.

La fascination pour le pire

Comme beau­coup de desi­gners dont le travail est de créer de bonnes inter­faces, je suis fasciné par l’extrême inverse : des inter­faces mons­trueu­se­ment mauvaises.

Il y a les inter­faces fron­ta­le­ment horribles, comme cet outil de main­te­nance pour un distri­bu­teur de billet.

Il y a les inter­faces qu’il faut avoir utilisé pour comprendre. Prenez Lotus Notes : des analyses et des sites entiers sont dédiés à sa nullité. On parle d’une appli­ca­tion qui ne suit pas des raccourcis univer­sels et basiques (par exemple CTRL+A pour tout sélec­tionner). On parle d’une appli­ca­tion fournie avec un utili­taire pour la forcer à quitter quand les choses tournent mal. Une appli­ca­tion suici­daire.

Mais pour aller au fond de la nullité et creuser encore, il faut la créer soi-même.

Il y a ce défi collectif sur Reddit pour créer le pire sélec­teur de numéro de télé­phone.

Des gens sur Reddit ont remis ça, autour d’un varia­teur de volume. Magnifique et tota­le­ment pata­phy­sique.

Il y aussi une expé­ri­men­ta­tion autour du choix des cookies.

Et enfin, le petit dernier : un formu­laire abso­lu­ment atroce. Ce n’est plus un dark pattern, c’est un trou noir.

Les points communs entre tout ça ? Le meilleur des worst prac­tices, une connais­sance fine des habi­tudes des inter­nautes pour s’en écarter le plus, des inter­faces possé­dées, ayant leur vie propre ou luttant acti­ve­ment contre l’uti­li­sa­teur, un succès toujours tech­ni­que­ment possible mais avec des proba­bi­lités infimes, un humour noir auto-référencé… J’en passe.

Pourquoi cette fasci­na­tion pour le pire ? Déjà, elle n’est pas limitée aux inter­faces. Il y a bien des gens se consa­crant à trouver l’al­go­rithme le plus inef­fi­cace possible et des commu­nautés de fans de nanar.

Cependant, voici quelques hypo­thèses sommaires :

  • Catharsis : on se purge de tous les travaux peu glorieux dont on est respon­sable.
  • Expertise : inves­ti­guer le pire permet par contraste de mieux comprendre le meilleur et de prendre consciene des méca­niques cogni­tives à l’oeuvre chez l’uti­li­sa­teur.
  • Pédagogie : ce peut être une bonne tech­nique d’ani­ma­tion, comme le suggèrent Jared Spool ou Akiani.
  • Prise de recul : après tout, qu’est-ce qu’une bonne inter­face ? Quelle est la limite entre le défi ludique et la corvée ?