Monthly Archives: avril 2016

Gravir les échelles du design

Petite mission et pied dans la porte

En 2007, Michael Beirut décri­vait comment il gravis­sait l’échelle des enjeux pour gagner en légi­ti­mité :

The client asks you to design a busi­ness card. You respond that the problem is really the client’s logo. The client asks you to design a logo. You say the problem is the entire iden­tity system. The client asks you to design the iden­tity. You say that the problem is the client’s busi­ness plan. And so forth. One or two steps later, you can claim whole indus­tries and vast histo­rical forces as your purview. The problem isn’t making some­thing look pretty, you fool, it’s world hunger !

Boy that escalated quickly

Toute la SNCF dans un papelard

Dans ce mille-feuilles d’en­jeux, les couches supé­rieures struc­turent celles du dessous. Dans les cas extrêmes, un objet anodin encap­sule une bonne partie de la complexité de tout l’édi­fice. Exemple : les 36 données présentes sur un billet de la SNCF, commen­tées ici.

Billet SNCF

Dans le même genre, j’ai récem­ment aidé à conce­voir d’un outil permet­tant aux enca­drants d’une entre­prise de saisir un nombre, lequel était syndi­ca­le­ment et poli­ti­que­ment sensible. Potentiellement, l’outil aurait pu se résumer à un champ et un bouton de vali­da­tion : chacun saisit le nombre pour son péri­mètre, qui sera agrégé en une stat global – et basta. Dans les faits, tout a été discuté : quand doit-il être saisi, avec quelle régu­la­rité, selon quelle méthode d’es­ti­ma­tion (le corpus juri­dique four­nis­sant seule­ment un cadre général), comment inciter les gens à le faire sans perdre en rigueur, etc.

Bref, beau­coup de ques­tions souvent inat­ten­dues pour un seul champ, alors qu’on était bien placés auprès de l’échelle des déci­deurs. C’est ce que tentent de faire beau­coup de gens : s’at­ta­quer à un problème par la racine et pas par la petite porte, en ayant d’emblée une posi­tion assez influente pour vrai­ment changer les choses. Faire du design stra­té­gique, de la stra­tégie UX, de la conduite du chan­ge­ment, etc.

C’est facile à dire

Dans un projet, il est bon d’être respon­sable de son niveau, consulté pour le niveau +1 et au courant du niveau +2. Exemple : vous êtes respon­sable des IHM, on vous consulte sur les choix fonc­tion­nels et on vous tiens au courant du raison­ne­ment derrière les orien­ta­tions stra­té­giques. Il peut y avoir des niveaux en dessous (décli­naison des IHM) et au dessus. Si vous avez besoin de gravir un échelon pour faire du bon travail et que vous y parvenez (par exemple lors du projet suivant), tant mieux, mais :

  1. C’est plus facile à dire qu’à faire.
  2. Il est diffi­cile de suivre ou de s’oc­cuper de trop de niveaux en même temps.

Qui es-tu et d’où parles-tu ?

Ces réflexions m’amènent à un article récent de Donald Norman et Pieter Jan Stappers. Son propos est que si on monte très haut dans les éche­lons, on arrive au niveau de systèmes socio-techniques complexes, qui posent des défis spéci­fiques :

  • Inter-dépendance des éléments
  • Relations causales non-linéaires et non-séquentielles
  • Latences longues et impré­dic­tibles
  • Echelles multiples
  • Données opéra­tion­nelles chan­geantes

Ces thèmes sont bien connus en théorie de la complexité mais c’est inté­res­sant de les voir convo­qués dans le domaine de la concep­tion centrée-utilisateur.

Hélas, l’ar­ticle manque de réflexi­vité : les auteurs auraient pu se demander person­nel­le­ment quelles posi­tions ils ont dans leurs inter­ven­tions. Don fucking Norman n’a pas le même pres­tige quand il débarque dans un projet que le concep­teur en « design public » évoqué ici et stagiaire à l’époque, même s’ils travaillent sur des sujets simi­laires. Comme on disait dans le temps : « qui es-tu et d’où parles-tu ? » Bref, tout est affaire de contexte : à quel stade commence-t-on, avec quelle mission offi­cielle, comman­dité par qui, et cetera et cetera.

Cogner à son ordi

Ces temps-ci, j’ai l’oc­ca­sion d’uti­liser un Thinkpad (X230 pour les amateurs). Ces ordi­na­teurs portables sont dotés d’une petite lampe en haut de l’écran, pour l’éclairer quand la lumière ambiante est trop faible. Un raccourci clavier (Fn+Espace) permet de l’éteindre et de l’al­lumer instan­ta­né­ment.

Très natu­rel­le­ment je me suis dit : « hey avec ça on peut commu­ni­quer en morse ». Je n’ai pas été le premier à y penser : voici un outil qui convertit du texte en morse et l’en­voie direc­te­ment à la lampe, et le témoi­gnage de quel­qu’un dont la lampe envoie S.O.S en boucle et qui n’ar­rive pas à l’ar­rêter.

En faisant mes recherches, je suis tombé sur un hack assez diffé­rent mais encore plus jouissif : utiliser l’ac­cé­lé­ro­mètre d’un ordi portable pour détecter quand on toque dessus. Certains ordi­na­teurs ont un capteur de ce genre pour détecter une chute et désac­tiver le disque dur, mais on peut en tirer parti pour jouer, enre­gis­trer les séismes ou détecter des coups. On peut ainsi sortir son ordi­na­teur de veille avec un rythme de coups qu’on aura défini.

knockToUnlock

L’idée du secret knock a été reprise par des apps de déver­rouillage de porte. Plus large­ment, on peut taper pour allumer l’écran de son smart­phone LG, pour déver­rouiller son ordi­na­teur depuis son télé­phone (en photo), etc.

J’aime le fait qu’on utilise un senseur interne, conçu pour détecter les mouve­ments propres de l’ap­pa­reil, pour un usage externe. J’aime aussi le fait que l’or­di­na­teur devient entiè­re­ment un bouton : on peut appuyer dessus n’im­porte où.

J’aime enfin l’idée de détourner les compo­sants de banals ordi­na­teurs pour en faire des inter­faces tangibles dignes du MIT Media Lab. Il y a certai­ne­ment plein d’usages marrants et de choré­gra­phies complexes à imaginer, à partir d’un bête toc-toc et d’une simple lampe. Jeu musical ? Discussions discrètes en salle de classe ? Détecter l’hu­meur des gens suivant les chocs que reçoit l’ap­pa­reil ?

Et puis ça me permet de citer le roman Cryptonomicon, et une scène de dénoue­ment où le héros, prison­nier et convaincu que sa cellule et son ordi­na­teur sont pleins de mouchards, passe des infor­ma­tions vitales en code morse via le voyant CAPS LOCK de son ordi­na­teur :

How does Randy know that there is a site called Golgotha, and how does he know its real coor­di­nates ? His computer told him using Morse code. Computer keyboards have LEDs on them that are essen­tially kind of useless : one to tell you when NUM LOCK is on, one for CAPS LOCK, and a third one whose purpose Randy can’t even remember. And for no reason other than the general belief that every aspect of a computer should be under the control of hackers, someone, somew­here, wrote some library routines called XLEDS that make it possible for program­mers to turn these things on and off at will. And for a month, Randy’s been writing a little program that makes use of these routines to output the contents of a text file in Morse code, by flashing one of those LEDs. And while all kinds of useless crap has been scrol­ling across the screen of his computer as camou­flage, Randy’s been hunched over gazing into the subli­minal channel of that blin­king LED, reading the contents of the decrypted Arethusa inter­cepts. One of which says : THE PRIMARY IS CODE NAMED GOLGOTHA. COORDINATES OF THE MAIN DRIFT ARE AS FOLLOWS : LATITUDE NORTH (etc.)