Monthly Archives: septembre 2014

« Cette voiture a été conçue pour quelqu’un avec trois bras et une jambe »

Dans sa thèse magis­trale sur l’his­toire des IHM, Benjamin Thierry relate l’in­fluence immé­diate qu’a eue la sortie du Macintosh sur l’in­dus­trie : en 1984, de nombreux vendeurs commencent à proposer des souris et des inter­faces graphiques. L’industrie adopte rapi­de­ment autour des même conven­tions.

Et pour les voitures ? Un modèle précis est-il à l’origine de l’agencement moderne des commandes ?

On pour­rait penser à la Ford T, puis­qu’elle a révo­lu­tionné la produc­tion et le marché des auto­mo­biles. Mais elle était compli­quée à opérer et n’a pas eu de grande influence à ce niveau là. L’accélérateur était sous le volant à droite et trois pédales servaient respec­ti­ve­ment à l’embrayage, à la marche arrière et au frein. Le levier à gauche servait à basculer entre les modes haute vitesse, neutre et frein d’ur­gence, en combi­naison avec l’embrayge. Cette page vous donnera une idée plus juste de la complexité du bousin.

Extrait du manuel officiel de 1911 de la Ford T
Extrait du manuel offi­ciel de 1911 de la Ford T

La plupart des Ford T avaient aussi une manette à gauche du volant pour ajuster le timing de la combus­tion. Plus on remonte dans le temps, plus on découvre ce genre de concept étrange, ayant disparu ou été auto­ma­tisé. Par exemple, la De Dion-Bouton de 1902 avait un décé­lé­ra­teur plutôt qu’un accé­lé­ra­teur et celle de 1904 un frein qui agis­sait sur la trans­mis­sion et un autre direc­te­ment sur le moteur (sur le même prin­cipe que la manette de la Ford évoquée plus haut, si je comprend bien).

Bref, les commandes étaient posi­tion­nées diffé­rem­ment selon les modèles et n’avaient pas forcé­ment d’équi­valent contem­po­rain direct. Il faut attendre la sortie de la Cadillac T53 en 1916 pour faire un grand saut en avant et trouver un agen­ce­ment fami­lier avec le contact sous le volant, trois pédales dans l’ordre actuel et le frein à main à droite. Cette voiture n’a pas eu un gros succès commer­cial mais a été imitée par l’Austin 7, qui elle fut très popu­laire et large­ment copiée. Il y a surement une leçon d’his­toire des tech­niques à en tirer.

Les présen­ta­teurs de Top Gear (S10E08) se sont essayé à démarrer et piloter ces voitures et c’est plutôt fendard. Le titre et une bonne partie des réfé­rences de ce texte viennent de là.

Cadillac T53 (oui on voit pas grand chose)
Cadillac T53 (oui on voit pas grand chose)

L’architecture de l’information expliquée avec Twitter

Twitter est un terrain d’ex­pé­ri­men­ta­tions inté­res­sant pour les créa­teurs d’ap­pli­ca­tions. Non parce que la plate­forme permet des travaux révo­lu­tion­naires, mais au contraire parce qu’elle est limitée en complexité et enca­drée par des règles assez strictes. Chacun fait de son mieux à partir des mêmes données, des mêmes concepts de base, des mêmes inter­dic­tions.

C’est aussi une bonne illus­tra­tion d’une idée simple mais fonda­men­tale en archi­tec­ture de l’in­for­ma­tion : il n’y a pas qu’une manière d’or­ga­niser le contenu d’un service. Pour commencer, tout le monde n’est pas d’ac­cord sur les concepts de base : rédiger, mentions, message privé, favoris, recherche, listes, abon­ne­ments, abonnés, acti­vité, décou­verte, brouillon…

Seule une poignée de ces concepts est retenu pour figurer dans la navi­ga­tion globale. Chaque appli­ca­tion (y compris les versions offi­cielles) fait des choix diffé­rents :

twitter2twitter1

Twittelator
Twittelator pour iPad

Les contraintes de place et les parti­cu­la­rités de l’OS entrent aussi en jeu mais n’ex­pliquent pas tout. Par exemple, la refonte de Twitter.com de 2011 a été pas mal criti­quée pour avoir relégué l’accès aux messages privés dans un sous-menu et créé un onglet « décou­verte ». C’était une stra­tégie consciente pour privi­lé­gier les conver­sa­tions publiques et les sugges­tions de contenu, pas seule­ment une ques­tion d’al­léger l’in­ter­face.

Twitter pour MacAutre exemple : tous les clients offi­ciels choi­sissent d’en­fouir les favoris dans un sous-menu du profil, à trois clics de profon­deur. C’est aussi le cas sur Mac, alors que la navi­ga­tion globale n’est pas vrai­ment bondée. Le choix se défend mais signale que pour eux, les favoris sont loin d’être une fonc­tion essen­tielle.

Je n’ai pas encore parlé de la time­line. Tout s’ar­ti­cule autour de cette vue chro­no­logie, mais là aussi on peut l’in­ter­préter de diverses manières. La première version de Twitter mettait au même plan la chro­no­logie publique et celle de l’uti­li­sa­teur, vu qu’à l’époque le volume global de messages était faible. Quant à Tweetbot pour iPad, il permet de basculer entre la chro­no­logie prin­ci­pale et les listes de l’uti­li­sa­teur, si bien que, d’une certaine manière, celles-ci deviennent le concept premier. La chro­no­logie n’est plus qu’une liste parmi d’autres.

Twitter en 2006
Twitter en 2006

Citons égale­ment toute les expé­ri­men­ta­tions autour des conver­sa­tions, qui contri­buent à complexi­fier la time­line et à aller au-delà d’une simple présen­ta­tion anté-chronologique.