D’une métaphore oubliée : Macintosh et le lent déclin du bureau

Les raisons du succès des interfaces graphiques sont bien connues : des objets visuels simples (fenêtre, icônes, menus et pointeurs), permettant un panel d'actions limitées et explicites, organisés par une métaphore cohérente : des documents rassemblés en dossier, posés sur le bureau pour les affaires courantes et rangés dans des casiers pour le reste.

wooton
Bureau Wooton, station de travail tout-en-un

Un dossier = une fenêtre

il est moins connu que cette métaphore, à son origine, était plus forte et contraignante. Les premières versions du Finder (l'explorateur de fichier de Mac OS) obéissaient à un modèle dit « spatial », lequel a été abandonné à la sortie de Mac OS X (moment d'une refonte complète du système). Cela se traduisait par deux règles :

  1. Cohérence. Chaque dossier était représenté par une seule fenêtre et chaque fenêtre était liée à un seul dossier. L'icône d'un dossier changeait d'apparence pour signifier qu'il était ouvert ou fermé. Cliquer sur l'icône d'un dossier ouvert faisait clignoter sa fenêtre et rien d'autre, puisqu'il ne pouvait être ouvert deux fois. En bref, pour l'utilisateur il n'y avait aucune différence entre un dossier et sa fenêtre.

  2. Stabilité. Les fenêtres mémorisaient la manière dont l'utilisateur les personnalisait. La forme, la position, le mode d'affichage (grille, liste...), la position des icônes en mode grille, etc., tout cela était conservé. Grâce à l'association entre fenêtre et dossier, cette règle était beaucoup plus simple à appliquer qu'aujourd'hui et le comportement des fenêtres d'autant plus prédictible pour l'utilisateur. Si j'ouvre ce dossier, je sais qu'il apparaitra à droite sur toute la hauteur de l'écran ; si j'ouvre cet autre dossier, il apparaitra en petit à gauche et ses fichiers seront en liste. Aujourd'hui, le Finder conserve certains paramètres (taille et position) et d'autres non (mode d'affichage et style), selon des règles de priorité impénétrables (détails ici).

En résumé, le Finder « spatial » tentait de faire fonctionner le bureau comme un ensemble de choses tangibles et fixes, pouvant servir de véritable mémoire externe (l'être humain étant plus doué pour reconnaitre un objet que pour s'en rappeler). Au lieu d'utiliser une abstraction pour en gérer une autre (fenêtre et système de fichier), l'utilisateur manipulait des objets concrets qui ne changeaient pas dans son dos (principe de moindre surprise).

Contraignant mais adapté à son temps

Ce modèle pouvait être assez contraignant. Notamment, ouvrir un dossier faisait forcément apparaître une nouvelle fenêtre (la fenêtre de ce dossier). Pour éviter de se retrouver avec des dizaines ouvertes, il fallait déplier l'arborescence du dossier (comme dans Mac OS X aujourd'hui), ou bien utiliser Alt+click, ce qui fermait la fenêtre d'origine et ouvrait la nouvelle en même temps.

Un dossier dans un dossier dans un… (Mac OS 9)
Un dossier dans un dossier dans un… (Mac OS 9)

Pourtant, d'après ce que j'ai pu lire et tester, ça marchait pas mal. D'abord, ces dossiers superposés dans tous les sens ne faisaient que reproduire le rangement classique d'un bureau, dans ce qu'il peut avoir d'idiosyncrasique et d'apparement chaotique. Ensuite, l'OS était organisé autour de ce modèle. Par exemple, plutôt que de minimiser une fenêtre, on pouvait double-cliquer sur la barre de titre pour ne laisser que celle-ci et cacher tout le reste. Cette fonction de « stores » (shades) suivait, une fois encore, un principe de spatialité : la fenêtre restait à sa place.

Exemple de deux fenêtres réduites à leur barre de titres
Exemple de deux fenêtres réduites à leur barre de titres

Ensuite, la cible d'Apple était moins experte que le public typique de l'époque et n'était probablement pas à l'aise avec l'abstraction d'un système de fichiers arborescent. Enfin, les ordinateurs d'alors avaient peu de mémoire, peu de fichiers et peu d'applications, peu de mémoire et avaient donc moins besoin de manipuler des quantités énormes d'information.

Le lent déclin du bureau façon Macintosh

Aujourd'hui, bien peu d'explorateurs de fichiers utilisent encore un modèle spatial. Les seuls projets actifs que j'ai trouvé sont Haiku OS (héritier de BeOS), Enligthenment (dit-on) et MATE (mais pas par défaut).

A moins que vous n'utilisiez un système exotique, il y a de fortes chances que votre bureau fonctionne différemment. Un simple test : y a-t-il des boutons Précédent et Suivant dans une fenêtre de l'explorateur ? Si oui, c'est qu'il ressemble plus à un navigateur Internet : il permet de parcourir différents dossiers à travers une fenêtre.

Ce modèle a été popularisé par Windows 98 (avec des prémisses dans 95). Dans une optique de convergence avec Internet Explorer, une barre d'adresse et des boutons Précédent et Suivant ont été ajoutés. Ouvrir un dossier a cessé d'ouvrir une nouvelle fenêtre. Ce comportement a été adopté par Mac OS X à sa sortie, créant un Finder bâtard, avec deux types de fenêtres et des réactions imprévisibles. Pour des détails, voyez notamment cet article de Siracusa, et celui-ci de Tog (un des premiers spécialistes en IHM employés par Apple).

Cachez ces fenêtres que je ne saurais voir

Le modèle de Windows est donc devenu la convention dominante -- son ubiquité n'y est sans doute pas étrangère.

A la sortie de Mac OS, Steve Jobs a déclaré qu'un utilisateur ne devrait pas avoir à faire le ménage dans ses fenêtres. Il disait surtout ça pour promouvoir certaines nouveautés plus que pour exposer une quelconque vision du futur des interfaces, mais cela signale à mon avis un changement profond quoique lent de l'OS, dont l'abandon du Finder spatial constitue la première étape.

En gros, tout est fait pour qu'on n'ait plus à déplacer ou redimensionner ses fenêtres. La plupart des fonctions introduites depuis dix ans et dédiées à la navigation vont dans ce sens :

  • Mission Control (anciennement Exposé), une vue éclatée présentant simultanément des vignettes de toutes les fenêtres
  • Launchpad, grille montrant toutes les applications
  • Spaces, permettant de gérer des bureaux virtuels au lieu de fenêtres
  • Le mode plein écran, apparu avec Lion et qui a remplacé la fonction de maximisation
  • Des onglets pour le Finder.

Certains se sont inquiétés de l'importation de certains concepts depuis iOS. Il est vrai qu'aujourd'hui, tout est fait pour qu'on puisse utiliser un Mac comme un iPad, en affichant toutes les applications en plein écran et en naviguant entre elles grâce à un geste du trackpad. Après l'abandon du Finder spatial, faut-il s'attendre un jour à la disparition des fenêtres ?

Pour aller plus loin

Une petite critique d’iTunes 11

Je prends habi­tuel­le­ment soin de res­ter à l’écart des dis­cus­sions sur la conver­gence entre iOS et Mac OS et sur la mau­vaise influence que le pre­mier aurait sur le second. Pourtant, avec la sor­tie d’iTunes 11, j’ai un exemple par­fait de modèle d’interaction ins­pi­ré par iOS et qui m’a beau­coup dérou­té.

J’ai vou­lu essayer le menu en « popo­ver » qui appa­rait au sur­vol près d’une chan­son, d’un album ou d’un artiste. Je vou­lais mettre une chan­son dans une play­list, donc j’ai pas­sé le cur­seur sur « ajou­ter à ». Là, rien ne s’est pas­sé. J’ai com­men­cé à ima­gi­ner des trucs, par exemple qu’iTunes avait per­du mes play­lists, d’ailleurs la flèche a l’air gri­sé, d’ailleurs au démar­rage un mes­sage m’avait dit que ma biblio­thèque devait être conver­tie. La solu­tion est la plus bête qui soit : il faut cli­quer pour accé­der au sous-menu.

itunes

C’est un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire : trom­per les attentes de l’utilisateur. Ce menu a la même fonc­tion qu’un menu contex­tuel et y res­semble au pre­mier abord, mais en fait non : le sous-menu appa­rait dans la même fenêtre au lieu de sur­gir à droite. Cela évite le pro­blème clas­sique des menus et de la tra­jec­toire sub­tile qu’il demandent, mais on perd à tous les autres niveaux :

  • Le menu contex­tuel clas­sique est acces­sible en cliquant-droit n’importe où sur la ligne de la piste concer­née. A contra­rio, ima­gi­nez le tra­jet qu’il faut faire sur un iMac 27” pour accé­der au bou­ton du nou­veau menu popo­ver.
  • Il faut un clic en plus à chaque fois.
  • Comme je l’ai dit, on trompe les habi­tudes de l’utilisateur, tout en conser­vant le menu clas­sique. L’idée est sans doute d’avoir un menu plus acces­sible et moins char­gé, mais du coup on se retrouve avec un sys­tème bâtard, où le menu clas­sique est rem­pli d’options rare­ment uti­li­sées (« créer une ver­sion AAC », « conver­tir les balises ID3 ») ou qui ne sont que des ves­tiges des ver­sion pré­cé­dentes. Notamment, il me semble que « déco­cher la sélec­tion » n’a plus aucun effet (nor­mal : les check­boxes pour chaque piste ont dis­pa­ru).

Je ne dis pas que ce sys­tème très mar­qué par iOS est, dans l’absolu, mau­vais sur Mac OS, mais en l’état, c’est un ilot de logique tac­tile au milieu du reste et c’est d’une uti­li­sa­bi­li­té contes­table.

Mac OS et le souci du détail : bof

Loin de moi le désir de lan­cer un débat du type “depuis la mort de Jobs, Apple c’est plus ce que c’était” ou “Mac OS est le pire des sys­tèmes d’exploitation à l’exception de tous les autres”, mais je constate que les pré­fé­rences sys­tème de Mac OS souffrent de quelques pro­blèmes de fini­tion. Certains datent de Mountain Lion, d’autres sont plus anciens. Ce sont des détails, mais venant d’un édi­teur de logi­ciels qui a fait sa répu­ta­tion sur son soin pour la fini­tion et son sou­ci de cohé­rence, ça la fout mal.

Voyons d’abord le pan­neau géné­ral :

Panneau des préférences générales
Panneau des pré­fé­rences géné­rales

D’abord, le libel­lé en (1) est fou­tu n’importe com­ment : il n’est pas cen­tré sur le pre­mier bou­ton radio, il dépasse vers le haut et du coup il est trop proche de la sec­tion supé­rieure. Ensuite la sec­tion en (2) a deux ali­gne­ments dif­fé­rents, qui ne cor­res­pondent à rien d’autre dans la fenêtre. Résultat : ça fait fouillis. Enfin, le prin­cipe des pan­neau de pré­fé­rences dans Mac OS est de se redi­men­sion­ner auto­ma­ti­que­ment selon la quan­ti­té de choses à affi­cher. Ici, une fenêtre un peu plus grande n’aurait pas été pas été du luxe.

Dans le même esprit, on peut voir que dans les dif­fé­rents onglets du pan­neau du track­pad, le conte­nu se déplace légè­re­ment au lieu de redi­men­sion­ner la fenêtre. Voir ce Gif.

Notez éga­le­ment le manque de struc­ture des bou­tons dans le pan­neau Sécurité :

Panneau des préférences de sécurité
Panneau des pré­fé­rences de sécu­ri­té

Enfin, admi­rez comme la troi­sième case à cocher dépasse d’un poil vers la gauche dans le pan­neau Utilisateurs :

Je suis peut-être maniaque, mais à Cupertino on est cen­sé être encore plus maniaque. A noter que ce n’est pas une liste exhaus­tive et que je me suis concen­tré sur les points les plus incon­tes­tables. On pour­rait aus­si par­ler de la nomen­cla­ture inco­hé­rente (entre un libel­lé et d’un menu dérou­lant, il y a par­fois un double point, par­fois non), des menus dérou­lants à deux items, des options pour le track­pad mal fichues…

MAJ : On me signale qu’il y a moins de pro­blèmes dans la ver­sion anglaise. Voir ici et ici par exemple. C’est donc lar­ge­ment une ques­tion de loca­li­sa­tion et de rigi­di­té du layout des fenêtres.