Le retour des ombres

Ce n’est pas le titre d’un roman fantas­tique, c’est le fait qu’a­près quelques excès de mini­ma­lisme, on assiste ici et là à un retour des ombres por­tée. Voici deux exemples notables.

Evolution des popovers

A gauche : les « popo­vers » depuis iOS 7. A droite : leur équi­valent sur iOS 9. Si si, il y a une légère ombre por­tée.

Evolution d'Office 365

A gauche : Skydrive, en 2012. A droite : OneD­rive, son succes­seur, en 2015. L’ajout de l’ombre et d’une flèche clari­fie la rela­tion entre le pan­neau et son ori­gine. A noter que Windows 10 n’a pas suivi la même évolu­tion et pré­sente tou­jours des pan­neaux sans ombre (source), alors qu’à l’ori­gine les inter­faces web et desk­top étaient beau­coup plus homo­gènes graphique­ment.

Les inva­riants de concep­tion ne sont pas magiques

Tiré de La Mesure de l'homme, par Henry Dreyfuss (un des fondateurs de l'ergonomie scientifique)
Tiré de La Mesure de l’homme de Henry Drey­fuss, un des fonda­teurs de l’er­go­no­mie scien­ti­fique

L’ho­no­rable Raphaël « iErgo » Yhar­ras­sarry aime à rappe­ler que la concep­tion est enca­drée par cer­tains inva­riants :

La taille d’un télé­phone est et sera tou­jours condi­tion­née par la dis­tance entre l’oreille et la bouche, ainsi que par la taille de la main et la taille du bout des doigts pour les touches. (Source)

C’est éminem­ment vrai, au sens qu’a­vant de conce­voir un ser­vice ou un objet, il y a des valeurs rela­ti­ve­ment stables, notam­ment physio­lo­giques et anato­miques, qu’il faut connaitre et prendre en compte. Il faut pour­tant faire atten­tion : ces inva­riants ne sont que des guides. Il n’y a pas de cri­tère unique et magique.

Il n’y a pas d’homme moyen

Repre­nons l’exemple du télé­phone : quelle dimen­sion doit-il avoir pour être utili­sable ? On peut prendre pour cible la taille moyenne des mains de notre popu­la­tion cible, mais c’est trop approxi­ma­tif. Une même moyenne peut cacher des distri­bu­tions très diffé­rentes, comme dans ce gra­phique.

Moyenne identique, écart-type très différent
Moyenne iden­tique, écart-type très diffé­rent

Pour une même moyenne, les gens peuvent avoir des mains très sem­blables ou au contraire dissem­blables. Sans don­née plus fine, on ne peut pas savoir quelle propor­tion de gens pour­ront correc­te­ment utili­ser le télé­phone.

Pour conce­voir un peu moins au pif, on uti­lise les cen­tiles (ou « percen­tiles »). Cela consiste à ordon­ner les mesures dont on dis­pose et à les répar­tir en cent paquets compre­nant cha­cun le même nombre de mesures. Cela donne une meilleure idée de la distri­bu­tion des don­nées et per­met aussi de défi­nir des seuils. Par exemple, si j’ai mesuré cent mains, le pre­mier cen­tile marque le seuil en deçà duquel se trouvent les dix mains les plus petites.

En anthro­po­mé­trie, on pré­sente sou­vent seule­ment le 5e, le 50e (équi­valent à la médiane) et le 95e cen­tile. Voici par exemple la lon­gueur de la main des britan­niques mascu­lins :

  • 5e cen­tile : 174 mm
  • 50e cen­tile : 184 mm
  • 95e cen­tile : 207 mm

Par choix, on consi­dère que les mesures en deçà du 5e et au-delà du 95e cen­tile sont des extrêmes et peuvent être igno­rés. Il reste seule­ment ces trois mesures à prendre en compte : est-ce que le télé­phone aura une bonne prise pour ces trois tailles de main ?

Quelle mesure choi­sir ?

Compliquons encore les choses : on a fait comme si seule la lon­gueur de la main impor­tait, mais il y a d’autres mesures perti­nentes. La source dont j’ai tiré la lon­gueur de la main four­nit en fait six tailles :

Données anthro­po­mé­triques d’in­di­vi­dus « valides » en milli­mètres (Source)
Dimen­sion Genre 5e cen­tile 50e cen­tile 95e cen­tile
Longueur de la main Masc. 173 – 175 178 – 189 205 – 209
Fém. 159 – 160 167 – 174 189 – 191
Longueur de la paume Masc. 98 107 116
Fém. 89 97 105
Longueur du pouce Masc. 44 51 58
Fém. 40 47 53
Largeur du pouce Masc. 11 – 12 23 26 – 27
Fém. 10 – 14 20 – 21 24
Longueur de l’in­dex Masc. 64 72 79
Fém. 60 67 74
Largeur de la main Masc. 78 87 95
Fém. 69 76 83 – 85

Ces mesures ne sont pas forcé­ment parfai­te­ment corré­lées entre elles. Pour sché­ma­ti­ser, des mains de buche­rons et de pia­nistes sont longues mais pas de la même manière. Résul­tat : même si le télé­phone couvre 95% des utili­sa­teurs selon une mesure, il peut en exclure d’autres selon d’autres mesures. Plus on ajoute de cri­tères, plus on risque d’ex­clure de gens. C’est ce qui est arrivé aux chaises ergo­no­miques d’Her­man-Miller. Dans un article passion­nant, ils expliquent qu’en croi­sant sept mesures, leur chaise pou­vait être incon­for­table pour un tiers des per­sonnes selon au moins une de ces mesures.

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Quel prin­cipe de concep­tion ?

Il y a des tech­niques statis­tiques pour extraire les variables perti­nentes d’un ensemble de corré­la­tions, mais c’est hors de por­tée de cet article. Imagi­nons qu’une tech­nique de ce genre nous dise que rete­nir trois des six variables per­mette de cou­vrir du 6e au 97e. Ça ne nous dit pas tou­jours pas quoi faire. Il y a trois axes de concep­tion pos­sibles :

Première solu­tion : décli­ner le pro­duit en plu­sieurs tailles afin de cou­vrir la plus grande popu­la­tion pos­sible. C’est la solu­tion rete­nue pour les chaises sus-citées (trois tailles) ou d’Apple pour leur montre (deux tailles).

Deuxième solu­tion : rendre le pro­duit ajus­table, lors de l’ins­tal­la­tion ou de l’uti­li­sa­tion. Par exemple on peut chan­ger la hau­teur, l’avan­ce­ment… d’un siège de voi­ture. Ce serait com­pli­qué pour un télé­phone, mais on peut citer le Galaxy Note 3, doté d’un mode assez curieux permet­tant réduire la sur­face utile de l’image d’un geste (cli­quez pour arrê­ter l’ani­ma­tion) :

Un geste de va-et-vient réduit la taille de l'écran. (Source : Android Central)
Un geste de va-et-vient réduit la taille de l’écran. (Source : Android Central)

Enfin, on peut essayer de trou­ver une dimen­sion unique qui satis­fasse le maxi­mum de monde. Par exemple on peut pla­cer une borne inter­ac­tive à hau­teur de bras d’une per­sonne de petite taille, dans l’idée qu’il est plus facile pour une grande per­sonne de se bais­ser que le contraire.

Et l’usage au fait

Il y a une der­nière compli­ca­tion : au-delà des cri­tères phy­siques, les usages d’un télé­phone sont variables, y com­pris pour une même per­sonne.

D’abord, il y a plu­sieurs manières de tenir son appa­reil. Au mini­mum on peut distin­guer la prise à une main (une moi­tié des usages obser­vés), la prise en ber­ceau (plus de 15%) et la prise à deux mains (un petit tiers). Je tire ces chiffres de cette passion­nante présen­ta­tion de Corne­lia Laros à Paris Web, qui contient bien d’autres don­nées (por­trait vs pay­sage, chan­ge­ments de prise en main, influence du contexte, etc.).

Prises en main du téléphone

Ensuite, les gens sont prêts à diffé­rents compro­mis selon des fac­teurs externes à l’objet lui-même. Citons :

  • Les conven­tions sociales. Selon l’époque et le groupe social, diffé­rents styles seront plus ou moins accep­tés : « t’as l’air con avec ton ardoise contre l’oreille ».
  • Le type de tâche le plus fré­quent. Un contexte d’uti­li­sa­tion avec une pres­sion tempo­relle forte et un haut fac­teur de distrac­tion (par exemple : véri­fier l’heure de son départ dans une gare) n’ap­pelle pas le même genre de télé­phone qu’un contexte de distrac­tion pépouze (type zap­per sur Youtube dans son canapé).
  • Les appa­reils à dispo­si­tion. Par exemple, il y a dans l’Apple Watch la pro­messe d’avoir à sor­tir moins sou­vent son télé­phone de la poche et d’une complé­men­ta­rité entre les gros écrans des iPhone 6 et l’uti­li­sa­tion ponc­tuelle de la montre.
  • Les attentes des utili­sa­teurs. Je pense aux pro­fils experts qui pré­fèrent un télé­phone tout simple, puisqu’ils sont de toute façon plus à l’aise avec un ordi­na­teur de bureau pour la moindre tâche com­plexe.

Rétros­pec­ti­ve­ment, l’exemple de l’iP­hone est inté­res­sant. Sur le seul cri­tère de la prise en main, les pre­miers modèles étaient indé­nia­ble­ment supé­rieurs aux pha­blets d’An­droid. Du coup, bien des experts (et Steve Jobs lui-même) étaient persua­dés qu’Apple n’avait aucune rai­son de sor­tir un plus gros iPhone. Le contraire a fini par se pro­duire et s’on est aperçu qu’un grand écran c’était quand même bien pra­tique.

Conclu­sion : ne jamais raison­ner sur un cri­tère isolé. Tout est affaire de compro­mis, il faut juste trou­ver les bons.

Pour aller plus loin

Le germa­phobe et l’écran tactile

Ainsi une auto­route peut être une voie pour le conduc­teur et une limite pour le pié­ton. (Kevin Lynch, The Image of the City)

Le manuel du par­fait germa­phobe pour ache­ter un ticket de métro est un magni­fique tra­vail d’enquête sur une inter­face omni­pré­sente dans les villes : le distri­bu­teur auto­ma­tique. L’au­teur, agacé de la lour­deur du proces­sus pour crédi­ter sa carte à New-York (11 étapes contre 3 à San Fran­cisco), est allé dis­cuté avec les créa­teurs de ces sys­tèmes pour com­prendre leurs moti­va­tions. C’est un très bon exemple d’in­ter­face frus­trante cachant des compro­mis datant d’une autre époque et à une volonté d’être acces­sible à des pro­fils d’uti­li­sa­tion très diffé­rents.

Mais c’est l’ori­gine de l’ar­ticle qui m’a le plus fasci­née : la légère germa­pho­bie de l’au­teur. Sa peur des microbes le rend sen­sible à tout contact phy­sique, sur­tout dans un envi­ron­ne­ment aussi hygié­nique­ment dou­teux qu’une grande ville et cela l’a conduit à comp­ter le nombre de fois qu’il doit tou­cher un objet parti­cu­liè­re­ment horri­fiant à ses yeux : l’écran tac­tile d’un distri­bu­teur de billets.

Je trouve fasci­nant ce regard sur les IHM, diamé­tra­le­ment opposé du mien. Il y a pour moi un aspect magique à tou­cher un écran, à le voir réagir et à savoir que l’im­pres­sion d’un simple bout de papier a néces­sité l’in­vo­ca­tion d’un sys­tème com­plexe et me donne libre accès à une infra­struc­ture publique. Dans ce contexte, la tape sur l’écran consti­tue l’al­pha­bet de base de nos inter­ac­tions avec l’in­for­ma­tique. Pour un usa­ger, les bou­tons d’une borne tac­tile sont des signaux forts, ils disent « tapote-moi, tu peux dialo­guer avec moi » .

Pour un germa­phobe, la sémio­tique d’une borne tac­tile est au contraire le dégoût. En concep­tion d’IHM, on consi­dère les affor­dances comme forcé­ment bonnes et la visi­bi­lité est notre cri­tère pour les éva­luer : est-ce qu’on voit bien que le bou­ton est un bou­ton. Pour­tant la gamme de réac­tions est plus riche, même en res­tant au niveau du réflexe. Un bou­ton peut être trom­peur (comme noté par Gaver), ou susci­ter le doute, voire le rejet.

Au-delà des IHM, c’est le regard sur la ville qui change : ce n’est plus une plate­forme de dépla­ce­ments et de liberté mais un ter­rain dange­reux où tous les objets utiles (poi­gnées, rampes, plans) instil­lent la méfiance.

Notre expé­rience d’un sys­tème ou d’un envi­ron­ne­ment varie selon notre condi­tion, par­fois signi­fi­ca­ti­ve­ment, par­fois de manière invi­sible. Il est tou­jours bon de se le voir rappe­ler.

D’une méta­phore oubliée : Macin­tosh et le lent déclin du bureau

Les rai­sons du suc­cès des inter­faces gra­phiques sont bien connues : des objets visuels simples (fenêtre, icônes, menus et poin­teurs), permet­tant un panel d’ac­tions limi­tées et expli­cites, orga­ni­sés par une méta­phore cohé­rente : des docu­ments rassem­blés en dos­sier, posés sur le bureau pour les affaires cou­rantes et ran­gés dans des casiers pour le reste.

wooton
Bureau Wooton, sta­tion de tra­vail tout-en-un

Un dos­sier = une fenêtre

il est moins connu que cette méta­phore, à son ori­gine, était plus forte et contrai­gnante. Les pre­mières ver­sions du Finder (l’ex­plo­ra­teur de fichier de Mac OS) obéis­saient à un modèle dit « spa­tial », lequel a été aban­donné à la sor­tie de Mac OS X (moment d’une refonte com­plète du sys­tème). Cela se tradui­sait par deux règles :

  1. Cohé­rence. Chaque dos­sier était repré­senté par une seule fenêtre et chaque fenêtre était liée à un seul dos­sier. L’icône d’un dos­sier chan­geait d’ap­pa­rence pour signi­fier qu’il était ouvert ou fermé. Cliquer sur l’icône d’un dos­sier ouvert fai­sait cligno­ter sa fenêtre et rien d’autre, puisqu’il ne pou­vait être ouvert deux fois. En bref, pour l’uti­li­sa­teur il n’y avait aucune diffé­rence entre un dos­sier et sa fenêtre.
  2. Stabi­lité. Les fenêtres mémo­ri­saient la manière dont l’uti­li­sa­teur les person­na­li­sait. La forme, la posi­tion, le mode d’af­fi­chage (grille, liste…), la posi­tion des icônes en mode grille, etc., tout cela était conservé. Grâce à l’as­so­cia­tion entre fenêtre et dos­sier, cette règle était beau­coup plus simple à appli­quer qu’aujourd’­hui et le compor­te­ment des fenêtres d’au­tant plus prédic­tible pour l’uti­li­sa­teur. Si j’ouvre ce dos­sier, je sais qu’il appa­rai­tra à droite sur toute la hau­teur de l’écran ; si j’ouvre cet autre dos­sier, il appa­rai­tra en petit à gauche et ses fichiers seront en liste. Aujourd’­hui, le Finder conserve cer­tains para­mètres (taille et posi­tion) et d’autres non (mode d’af­fi­chage et style), selon des règles de prio­rité impé­né­trables (détails ici).

En résumé, le Finder « spa­tial » ten­tait de faire fonc­tion­ner le bureau comme un ensemble de choses tan­gibles et fixes, pou­vant ser­vir de véri­table mémoire externe (l’être humain étant plus doué pour recon­naitre un objet que pour s’en rappe­ler). Au lieu d’uti­li­ser une abstrac­tion pour en gérer une autre (fenêtre et sys­tème de fichier), l’uti­li­sa­teur mani­pu­lait des objets concrets qui ne chan­geaient pas dans son dos (prin­cipe de moindre sur­prise).

Contrai­gnant mais adapté à son temps

Ce modèle pou­vait être assez contrai­gnant. Notam­ment, ouvrir un dos­sier fai­sait forcé­ment appa­raître une nou­velle fenêtre (la fenêtre de ce dos­sier). Pour évi­ter de se retrou­ver avec des dizaines ouvertes, il fal­lait déplier l’ar­bo­res­cence du dos­sier (comme dans Mac OS X aujourd’­hui), ou bien utili­ser Alt+­click, ce qui fer­mait la fenêtre d’ori­gine et ouvrait la nou­velle en même temps.

Un dossier dans un dossier dans un… (Mac OS 9)
Un dos­sier dans un dos­sier dans un… (Mac OS 9)

Pour­tant, d’après ce que j’ai pu lire et tes­ter, ça mar­chait pas mal. D’abord, ces dos­siers super­po­sés dans tous les sens ne fai­saient que repro­duire le range­ment clas­sique d’un bureau, dans ce qu’il peut avoir d’idio­syn­cra­sique et d’ap­pa­re­ment chao­tique. Ensuite, l’OS était orga­nisé autour de ce modèle. Par exemple, plu­tôt que de mini­mi­ser une fenêtre, on pou­vait double-cliquer sur la barre de titre pour ne lais­ser que celle-ci et cacher tout le reste. Cette fonc­tion de « stores » (shades) sui­vait, une fois encore, un prin­cipe de spatia­lité : la fenêtre res­tait à sa place.

Exemple de deux fenêtres réduites à leur barre de titres
Exemple de deux fenêtres réduites à leur barre de titres

Ensuite, la cible d’Apple était moins experte que le public typique de l’époque et n’était proba­ble­ment pas à l’aise avec l’abs­trac­tion d’un sys­tème de fichiers arbo­res­cent. Enfin, les ordi­na­teurs d’alors avaient peu de mémoire, peu de fichiers et peu d’ap­pli­ca­tions, peu de mémoire et avaient donc moins besoin de mani­pu­ler des quan­ti­tés énormes d’in­for­ma­tion.

Le lent déclin du bureau façon Macin­tosh

Aujourd’­hui, bien peu d’ex­plo­ra­teurs de fichiers uti­lisent encore un modèle spa­tial. Les seuls pro­jets actifs que j’ai trouvé sont Haiku OS (héri­tier de BeOS), Enlig­then­ment (dit-on) et MATE (mais pas par défaut).

A moins que vous n’uti­li­siez un sys­tème exo­tique, il y a de fortes chances que votre bureau fonc­tionne diffé­rem­ment. Un simple test : y a-t-il des bou­tons Précé­dent et Suivant dans une fenêtre de l’ex­plo­ra­teur ? Si oui, c’est qu’il res­semble plus à un navi­ga­teur Inter­net : il per­met de parcou­rir diffé­rents dos­siers à tra­vers une fenêtre.

Ce modèle a été popu­la­risé par Windows 98 (avec des pré­misses dans 95). Dans une optique de conver­gence avec Inter­net Explo­rer, une barre d’adresse et des bou­tons Précé­dent et Suivant ont été ajou­tés. Ouvrir un dos­sier a cessé d’ou­vrir une nou­velle fenêtre. Ce compor­te­ment a été adopté par Mac OS X à sa sor­tie, créant un Finder bâtard, avec deux types de fenêtres et des réac­tions impré­vi­sibles. Pour des détails, voyez notam­ment cet article de Sira­cusa, et celui-ci de Tog (un des pre­miers spécia­listes en IHM employés par Apple).

Cachez ces fenêtres que je ne sau­rais voir

Le modèle de Windows est donc devenu la conven­tion domi­nan­te — ­son ubi­quité n’y est sans doute pas étran­gère.

A la sor­tie de Mac OS, Steve Jobs a déclaré qu’un utili­sa­teur ne devrait pas avoir à faire le ménage dans ses fenêtres. Il disait sur­tout ça pour promou­voir cer­taines nouveau­tés plus que pour expo­ser une quel­conque vision du futur des inter­faces, mais cela signale à mon avis un chan­ge­ment pro­fonds quoique lent de l’OS, dont l’aban­don du Finder spa­tial consti­tue la pre­mière étape.

En gros, tout est fait pour qu’on n’ait plus à dépla­cer ou redi­men­sion­ner ses fenêtres. La plu­part des fonc­tions intro­duites depuis dix ans et dédiées à la navi­ga­tion vont dans ce sens :

  • Mission Control (ancien­ne­ment Exposé), une vue écla­tée présen­tant simul­ta­né­ment des vignettes de toutes les fenêtres
  • Launch­pad, grille mon­trant toutes les appli­ca­tions
  • Spaces, permet­tant de gérer des bureaux vir­tuels au lieu de fenêtres
  • Le mode plein écran, apparu avec Lion et qui a rem­placé la fonc­tion de maxi­mi­sa­tion
  • Des onglets pour le Finder.

Certains se sont inquié­tés de l’im­por­ta­tion de cer­tains concepts depuis iOS. Il est vrai qu’aujourd’­hui, tout est fait pour qu’on puisse utili­ser un Mac comme un iPad, en affi­chant toutes les appli­ca­tions en plein écran et en navi­guant entre elles grâce à un geste du track­pad. Après l’aban­don du Finder spa­tial, faut-il s’at­tendre un jour à la dispa­ri­tion des fenêtres ?

Pour aller plus loin

  • Un article de John Sira­cusa réca­pi­tu­lant sa défense du Finder spa­tial
  • Une démo de Mac OS 7 acces­sible depuis un navi­ga­teur
  • Une démo de Mac OS 9 télé­char­geable et utili­sable sur Mac sans instal­la­tion ni confi­gu­ra­tion. Le lien direct vers le télé­char­ge­ment est ici.

Les méthodes de dépla­ce­ment du curseur sur un clavier tactile

La sai­sie de texte est deve­nue raison­na­ble­ment bonne sur les prin­ci­paux OS mobiles. Tous ont des sys­tèmes de sai­sie prédic­tive (pour anti­ci­per le mot sui­vant le plus suscep­tible d’être tapé) et des méthodes de sai­sie au « tracé » (sans appuyer sur chaque lettre, genre Swype ou SwiftKey).

Ça se corse pour ce qui est de mani­pu­ler le texte : sélec­tion, dépla­ce­ment, copie, etc. Pour ces fonc­tions avan­cées, une opéra­tion essen­tielle est de pla­cer le cur­seur. Sur mobile, sans sou­ris ni touches direc­tion­nelles, c’est com­pli­qué. Je vois en gros trois méthodes pour ça (liste non-exhaus­tive) :

La mani­pu­la­tion directe, en dépla­çant le doigt le long du texte. Les implé­men­ta­tions varient. Sur Android, un pre­mier tap déplace le cur­seur et fait appa­raitre une poi­gnée pour le dépla­cer de manière conti­nue. Sur Windows Phone 8.1, cette poi­gnée est visible en perma­nence. Dans les ver­sions précé­dentes de Windows Phone, il fal­lait main­te­nir le tap pour pou­voir pla­cer préci­sé­ment le cur­seur. Par ailleurs, Le sys­tème était cali­bré pour deman­der de plus grands gestes et ainsi favo­ri­ser les dépla­ce­ments de quelques lettres.

La mani­pu­la­tion indi­recte. Notam­ment, pas mal d’édi­teurs de texte pour tablette ont une barre de touches supplé­men­taires avec des bou­tons « droite » et « gauche » ou « pla­cer au début du mot » et « à la fin du mot ».

iA-Writer clavier
iA-Writer

Enfin, les méthodes que faute de mieux j’ap­pel­le­rais « alter­na­tives. Je pense au tout nou­veau cla­vier de Windows Phone 10, qu’on voit très briè­ve­ment dans cette vidéo. En appuyant sur le rond en bas à gauche, on fait appa­raitre des touches direc­tion­nelles.

Clavier Windows Phone 10
Windows Phone 10

Il faut aussi citer le proto­type de Daniel Hooper, dans lequel glis­ser laté­ra­le­ment avec un doigt, n’im­porte où sur le cla­vier, déplace le cur­seur (ou avec deux pour sélec­tion­ner le texte). Je trouve ça assez brillant, même si c’est diffi­ci­le­ment cumu­lable avec des sys­tèmes de type Swipe. Hélas, des limi­ta­tions d’API empêchent l’ajout d’un tel cla­vier à iOS sous forme d’ex­ten­sion.

MISE À JOUR : je découvre qu’E­di­to­rial, un très bon édi­teur de texte pour iOS, a com­biné méthode de Hooper et barre de touches, puisqu’il per­met de dépla­cer le cur­seur en glis­sant son doigt sur la barre.

Une alter­na­tive au Lorem ipsum pour Axure

Dans une maquette, le texte peut ser­vir à plein de choses :

  • Tester des tour­nures et des déno­mi­na­tions
  • Appré­cier le style d’une police
  • Véri­fier des contraintes de forma­tage ou de lon­gueur

Mais en pre­mier lieu ça sert à dire « là il y a aura du texte ». Une manière styli­sée et mini­male de signa­ler cette pré­sence sans induire de conno­ta­tion indé­si­rable est d’uti­li­ser un effet de « grif­fon­nage » avec une police spé­ciale.

screenshot
Cliquer pour voir une démo

La procé­dure à suivre pour inté­grer une web font en local avec Axure est un peu tor­due. La voici (ver­sion 7 requise) :

1/ Géné­rer une pre­mière fois votre maquette.

2/ Ajou­ter le fichier de police (lien direct ici) à la racine du dos­sier créé.

3/ Dans les para­mètres de géné­ra­tion, aller dans l’on­glet « web fonts », cocher « include web­fonts », ajou­ter un item, nom­mer la police « Redac­ted » (par exemple), puis ajou­ter ceci dans la zone de texte :

font-family: "Redacted";
src: url('redacted-script.woff') format('woff');
font-weight: normal;
font-style: normal;

4/ Dans « font map­pings », ajou­ter un item, sélec­tion­ner une police rare­ment utili­sée (exemple : Comic Sans MS), laquelle sera rempla­cée par la police souhai­tée à la géné­ra­tion de la maquette. Pour font-family sai­sir « Redac­ted » (ou le nom de la police saisi dans l’on­glet « web fonts »).

5/ Dans votre maquette, les textes spéci­fiés en Comic Sans MS seront désor­mais géné­rés en Redac­ted.

Petits défauts :

  • A taille égale, la police appa­rait plus petite, il faut donc anti­ci­per en choi­sis­sant une taille un peu plus trande.
  • Pas de sup­port des accents, donc atten­tion en conver­tis­sant du vrai texte déjà saisi.

Quel nom pour l’uti­li­sa­teur

Après Don Norman, Jack Dorsey et bien d’autres, c’est au tour de la direc­trice du design de pro­duit chez Face­book de décla­rer qu’elle pré­fère ne pas dire « utili­sa­teur » mais tout simple­ment « per­sonne ». L’idée der­rière ce refus est tou­jours de rappe­ler que les utili­sa­teurs sont des êtres humains et ne se résument pas à leur utili­sa­tion d’un ser­vice. C’est très bien que des compa­gnies mettent en avant une démarche cen­trée sur l’uti­li­sa­teur, pour­tant je trouve la démarche malavi­sée. (Sans par­ler de l’iro­nie à voir Face­book don­ner des leçons de res­pect.)

Prendre conscience que les utili­sa­teurs sont des créa­tures com­plexes, c’est très bien mais c’est seule­ment le point de départ de toute approche ergo­no­mique et ne doit pas se faire au prix d’un appau­vris­se­ment de notre voca­bu­laire. Au lieu de tout réduire à une notion aussi géné­rique que « les gens », il faut au contraire affi­ner notre segmen­ta­tion. Par exemple, des utili­sa­teurs profes­sion­nels, ama­teurs ou grand public n’ont pas les mêmes attentes et compor­te­ment. Parmi le grand public, un abonné n’est pas la même chose qu’un ache­teur, qui n’est pas la même chose qu’un crowd­sour­cer, qui n’est pas la même chose qu’un fan de la pre­mière heure, etc. Il y a ainsi plein de typo­lo­gies et de clas­si­fi­ca­tions à trou­ver (pré­lude au recours à des perso­nas spéci­fiques à un pro­jet).

Par ailleurs, ce terme a une rai­son histo­rique : l’uti­li­sa­teur est quelqu’un qui uti­lise la machine pour son propre compte, contrai­re­ment à l’opé­ra­teur ou à l’in­gé­nieur. C’est aussi forcé­ment un indi­vidu, contrai­re­ment au client qui peut être une orga­ni­sa­tion. La figure de l’en­tre­pre­neur en consti­tuait l’ar­ché­type d’ori­gine. Grâce à la micro-infor­ma­tique nais­sante, il fai­sait ses comptes ou des prévi­sions sans deman­der de l’aide au dépar­te­ment de trai­te­ment des don­nées (cf cet article passion­nant). Le terme est sans doute insuf­fi­sant pour décrire l’ubiquité crois­sante de l’in­for­ma­tique, mais ce n’est pas en par­lant de « per­sonnes » qu’on compren­dra mieux cette évolu­tion.