Archéologie des interfaces – Ou pourquoi il ne faut pas faire une refonte à moitié

Précédemment, je par­lais du manque de cohé­rence entre les appli­ca­tions de Pocket. Il s’agissait pour beau­coup de points iso­lés qui s’accumulaient, alors que les exemples sui­vants sont plus graves : les inter­faces sont inco­hé­rentes dans leur prin­cipe.

L’histoire est cou­tu­mière : un site Web entame une grosse refonte pour se moder­ni­ser. On voit arri­ver une page d’accueil flam­bante neuve et dif­fé­rents gaba­rits plus sobres et mieux pen­sés. Cela dit, quand on cherche dans les coins on trouve quelques pages qui ne res­pectent pas la nou­velle charte. Mais bon c’est pas grave, qui se sou­cie des men­tions légales et des pages d’erreur 404.

Parfois, ce sont des pans entiers d’un site qui détonnent. Exemple : Pôle Emploi, dont la page d’accueil res­semble actuel­le­ment à ça :

Page d'accueil Pole Emploi

Pas mal pas mal. Sauf que cette « révo­lu­tion numé­rique  », « user-centric et dis­rup­tive  », n’est pas encore allée très loin. Dès qu’on se connecte on retombe sur l’ancien, avec un style et une struc­ture lar­ge­ment dif­fé­rente, et une uti­li­sa­bi­li­té sur laquelle je ne m’étendrai pas. J’ajoute aus­si une cap­ture de l’espace pour entre­prise, qui a une gueule encore dif­fé­rente.

Page particuliers Pole Emploi

Page entreprise Pole Emploi

Bien sûr, je sais ce que c’est. Il y a des contraintes de temps et d’argent et je n’ose ima­gi­ner les décen­nies de dette tech­nique et d’inertie archi­tec­tu­rale pour ce genre de gros SI. Ce qui semble pour l’utilisateur une sec­tion par­mi d’autres est peut-être un module à part, avec une tech­no­lo­gie incom­pa­tible et géré par un dépar­te­ment dif­fé­rent (une bonne illus­tra­tion du prin­cipe de Conway). Je ne doute pas que les gens qui y tra­vaillent soient les pre­miers frus­trés. Mais bon, l’homogénéisation est pré­vue pour une V2, hein ? Hein ?

Sauf que ce n’est pas tou­jours le cas. Parfois, au fil des refontes ou des ajouts, les diver­gences s’aggravent au lieu de se résor­ber. Le site de la MAAF a trois gaba­rits lar­ge­ment hété­ro­gènes, tan­tid que le site des impôts en a quatre (ou disons deux avec des fortes variantes cha­cun), plus désuets à mesure que l’on s’enfonce dans les pro­fon­deurs du site. L’absence de cohé­rence se res­sent, car à l’utilisation l’on est faci­le­ment ame­né à pas­ser d’un gaba­rit à l’autre. Oh, encore un autre exemple avec deux screen­shots de l’espace client d’EDF ici et ici.

MAAF

MAAF

MAAF

MAAF

impots.gouv.fr

impots.gouv

impots.gouv

impots.gouv

impots.gouv

Windows, ce palimpseste

Microsoft est un spé­cia­liste pour ajou­ter des couches d’IHM à Windows sans réno­ver ou enle­ver les anciennes. C’est par­fois une preuve de saga­ci­té (le sélec­teur de cou­leur est cor­rect et à peine bou­gé) en vingt ans, par­fois d’immobilisme (il a fal­lu quinze ans et Vista pour avoir une réelle mise à jour de Paint). Ce que je trouve le plus fas­ci­nant, c’est le pan­neau de confi­gu­ra­tion : avec ses suc­ces­sions de pan­neaux tou­jours plus avan­cés et vieillots, on tra­verse une bonne par­tie de l’histoire du sys­tème d’exploitation.

D’abord, l’accueil datant de Windows 10. Ensuite, celui datant de XP. Les deux suivent le même concept : une grille d’icônes ouvrant des fenêtres maxi­mi­sées dotées avec une barre de navi­ga­tion laté­rale. Mais mys­té­rieu­se­ment, les deux ont été conser­vés. Il y a donc des fenêtres redon­dantes (Désinstaller des pro­grammes), d’autres qui n’ont pas été migrées vers la charte Windows 10 (Centre de réseau et par­tage).

Parametres Windows

Panneau de configuration Windows 10

Ensuite, on arrive aux pan­neaux à taille fixe et à onglets, qui datent de Windows 95. Les para­mètres de l’explorateur de fichiers en est le meilleur exemple : à part le retrait et sur­tout l’ajout de cer­taines options, il n’a pas bou­gé en vingt ans – et il en aurait bien besoin, avec cette liste inter­mi­nable dans un cadre minus­cule.

Options de l'explorateur de fichier

Un dernier exemple

L’historique de Google Chrome ne res­semblent pas aux favo­ris, qui ne res­semblent pas du tout à la fenêtre de télé­char­ge­ment (voir screen­shots). C’est appa­rem­ment tem­po­raire, mais pour­quoi une tran­si­tion aus­si désor­don­née vers le Material Design ?

Mille et une manieres de saisir des nombres

En sché­ma­ti­sant, on peut dis­tin­guer deux manières de sai­sir des nombres : avec une « échelle » et avec un cla­vier.

Échelles

Dans le pre­mier cas, on choi­sit une bonne valeur sur une échelle conti­nue, avec un cur­seur ou un sty­let. L’échelle peut être linéaire (comme sur l’Arithmomètre) ou cir­cu­laire (comme sur la Pascaline ou un télé­phone à cadran). L’échelle est par­fois impli­cite, comme sur la Curta où seule la valeur sélec­tion­née est affi­chée.

Pascaline
Pascaline
Curta
Curta

L’Arithmomètre fut très popu­laire jusqu’à la moi­tié du XXe siècle, que ce soit l’appareil d’origine inven­té par Tomas de Colmar ou la variante de Odhner, dotée d’un nou­veau méca­nisme. Notez que son usage était assez fas­ti­dieux : il fal­lait remettre le total à zéro, sai­sir un nombre puis le vali­der par un grand tour de mani­velle (voir la vidéo plus bas).

L’Addiator est un peu dif­fé­rent. Dans cette cal­cu­la­trice de poche ven­due à par­tir de 1920 (et impres­sion­nante de com­pa­ci­té pour l’époque), un sty­let inté­gré per­met de pous­ser une encoche cor­res­pon­dant à un chiffre jusqu’à une butée. Quand le cal­cul implique une rete­nue, il faut pous­ser l’encoche jusqu’à la faire chan­ger de colonne.

Claviers

Un cla­vier peut être un pavé de dix chiffres, ou bien une grille de nombres à sai­sir direc­te­ment.

Les pavés à dix chiffres sont le plus sou­vent dis­po­sés en trois colonnes, comme sur cer­taines cal­cu­lettes (inven­té par David Sunstrand, 1911) ou sur les télé­phones depuis les tra­vaux de Chapanis aux labo­ra­toires Bell. Pour les cal­cu­lettes, on ne trouve his­to­ri­que­ment pas de rai­son­ne­ment par­ti­cu­lier pour avoir orga­ni­sé les chiffres du bas vers le haut (source), alors que l’ordre des chiffres sur un télé­phone, du haut vers le bas, a été minu­tieu­se­ment étu­dié. Voici par exemple 17 alter­na­tives qui on été tes­tées et lais­sées de coté :

bell

Ils peuvent être dis­po­sés sur deux lignes, comme sur cer­tains cla­viers « sécu­ri­sés » de sites ban­caires ou comme le pre­mier cla­vier de cal­cu­lette à dix chiffres com­mer­cia­li­sé.

ing direct
ING direct

On appelle sou­vent le second type de cla­vier un Comptomètre. Il est inté­res­sant car pen­sé pour l’usage par­ti­cu­lier des cais­siers ou des com­mis de bureau devant addi­tion­ner des séries de valeurs. Les nombres sont dis­po­sés en colonne, avec depuis la droite les uni­tés, dizaines, cen­taines, etc. Si on en reste à l’addition, ces appa­reils sont très effi­caces : il suf­fit d’appuyer direc­te­ment sur les nombres vou­lus, sans vali­da­tion, et l’addition est affi­chée pro­gres­si­ve­ment en bas. Il n’y pas de bou­tons pour les dif­fé­rents opé­ra­tions ni pour le =. Il n’y a pas non plus besoin de zéro : 200 cor­res­pond au 2 sur la troi­sième colonne. Comme on le voit sur la pho­to, seule l’unité est affi­chée sur chaque touche. Le chiffre en petit sur la gauche est le com­plé­ment du chiffre prin­ci­pal et sert aux sous­trac­tions selon une méthode assez savante.

Un comptomètre de marque Sumlock
Un comp­to­mètre de marque Sumlock

Ces appa­reils ont don­né lieu à des consi­dé­ra­tions ergo­no­miques tout à fait modernes :

  • Usages inat­ten­dus : les uti­li­sa­teurs experts n’utilisaient guère les nombres en haut des colonnes, puisqu’il était plus facile de taper deux fois 4 plu­tôt que mon­ter la main jusqu’au 8.
  • Soucis de clar­té : les colonnes étaient colo­riées dif­fé­rem­ment et deux revê­te­ments dif­fé­rents étaient uti­li­sés sur les touches, en alter­nance sur chaque ligne.
  • Conception holis­tique : pour évi­ter de trop lever le bras, des bureaux spé­ciaux étaient uti­li­sés avec un encas­tre­ment pour abais­ser la machine.

Pour aller plus loin

Des sites his­to­riques spé­cia­li­sés :

Les ancêtres d’Excel et de Powerpoint

Excel

Ce pho­to­gramme est tiré du film La Garçonnière de Billy Wilder. On y voit le héros, comp­table par­mi des cen­taines d’autres dans une com­pa­gnie d’assurance. Ben Evans a avan­cé l’idée qu’on peut com­pa­rer ce bureau à un fichier Excel et cha­cun de ces employés à une cel­lule effec­tuant un cal­cul pré­cis. Evans sur­es­time sans doute le degré de tay­lo­ri­sa­tion des employés de bureau, mais il est vrai qu’il est ten­tant de com­pa­rer à un énorme tableau tous les dépar­te­ments d’une orga­ni­sa­tion s’occupant de chiffres et que le déve­lop­pe­ment de l’informatique a lar­ge­ment auto­ma­ti­sé les cal­culs et per­mis d’étendre les méthodes de tra­vail et de rai­son­ne­ment, comme l’a très bien per­çu Steven Levy dès 1984.

Il existe un cas encore plus par­lant : les cal­culs mathé­ma­tiques com­plexes requis par des domaines tels que l’astronomie, la balis­tique ou la cryp­ta­na­lyse. Chaque cal­cul était décom­po­sé en opé­ra­tions simples et suc­ces­sives, effec­tuées par des per­sonnes armées de cal­cu­lettes et autres tables de loga­rithme. En anglais, ces per­sonnes étaient appe­lées des… com­pu­ters, Cf. cet article et ce livre. Bletchley Park était ain­si un centre mili­taire tout entier dédié au but de cas­ser les codes secret uti­li­sé par l’Axe, ce qui se reflé­tait dans son orga­ni­sa­tion.

Powerpoint

Powerpoint est autre exemple d’organisation entière se retrou­vant réduite à un simple logi­ciel. Dans les années 1980, la concep­tion d’une pré­sen­ta­tion se fai­sait par ordi­na­teur, mais il fal­lait tou­jours pro­duire les sup­ports, que ce soit sur dia­po­si­tive argen­tique ou sur trans­pa­rent. Powerpoint 2.0 avait ain­si un bou­ton Envoyer à Genigraphics, qui per­met­tait de trans­mettre un fichier direc­te­ment à une entre­prise spé­cia­li­sée dans l’impression de dia­po­si­tives.

Si on remonte jusqu’au début du 20e siècle, on trouve l’entreprise de chi­mie DuPont, qui pos­sé­dait une salle dédiée. Ses diri­geants pou­vaient assis­ter à des pré­sen­ta­tions étayées par des tableaux et gra­phiques, les­quels étaients affi­chés sur de grands pan­neaux, d’abord mon­tés sur des char­nières puis sur tout un sys­tème de mono­rail. C’est fas­ci­nant, car le dis­po­si­tif a inven­té ou popu­la­ri­sé à la fois :

  • L’usage des gra­phiques, pas très répan­du à l’époque
  • L’idée de la dia­po­si­tive comme docu­ment syn­thé­tique et sup­port d’un dis­cours
  • L’idée d’une pré­sen­ta­tion comme suite de dia­po­si­tives
  • L’idée d’un réper­toire de dia­po­si­tives dans lequel on puisse pio­cher, puisque la salle ser­vait autant de lieu de réunion que d’archive.

Et DuPont a fait ça de la manière la plus lit­té­rale et steam­punk qui soit : avec des rails.

1919 : pre­mière ver­sion
1950 : ver­sion plus évo­luée

Pour aller plus loin

  • Un article très com­plet sur l’histoire du for­mat de la dia­po­si­tive
  • Un livre sur l’histoire du tra­vail intel­lec­tuel au prisme des bureaux et envi­ron­ne­ments de tra­vail.

D’une métaphore oubliée : Macintosh et le lent déclin du bureau

Les raisons du succès des interfaces graphiques sont bien connues : des objets visuels simples (fenêtre, icônes, menus et pointeurs), permettant un panel d'actions limitées et explicites, organisés par une métaphore cohérente : des documents rassemblés en dossier, posés sur le bureau pour les affaires courantes et rangés dans des casiers pour le reste.

wooton
Bureau Wooton, station de travail tout-en-un

Un dossier = une fenêtre

il est moins connu que cette métaphore, à son origine, était plus forte et contraignante. Les premières versions du Finder (l'explorateur de fichier de Mac OS) obéissaient à un modèle dit « spatial », lequel a été abandonné à la sortie de Mac OS X (moment d'une refonte complète du système). Cela se traduisait par deux règles :

  1. Cohérence. Chaque dossier était représenté par une seule fenêtre et chaque fenêtre était liée à un seul dossier. L'icône d'un dossier changeait d'apparence pour signifier qu'il était ouvert ou fermé. Cliquer sur l'icône d'un dossier ouvert faisait clignoter sa fenêtre et rien d'autre, puisqu'il ne pouvait être ouvert deux fois. En bref, pour l'utilisateur il n'y avait aucune différence entre un dossier et sa fenêtre.

  2. Stabilité. Les fenêtres mémorisaient la manière dont l'utilisateur les personnalisait. La forme, la position, le mode d'affichage (grille, liste...), la position des icônes en mode grille, etc., tout cela était conservé. Grâce à l'association entre fenêtre et dossier, cette règle était beaucoup plus simple à appliquer qu'aujourd'hui et le comportement des fenêtres d'autant plus prédictible pour l'utilisateur. Si j'ouvre ce dossier, je sais qu'il apparaitra à droite sur toute la hauteur de l'écran ; si j'ouvre cet autre dossier, il apparaitra en petit à gauche et ses fichiers seront en liste. Aujourd'hui, le Finder conserve certains paramètres (taille et position) et d'autres non (mode d'affichage et style), selon des règles de priorité impénétrables (détails ici).

En résumé, le Finder « spatial » tentait de faire fonctionner le bureau comme un ensemble de choses tangibles et fixes, pouvant servir de véritable mémoire externe (l'être humain étant plus doué pour reconnaitre un objet que pour s'en rappeler). Au lieu d'utiliser une abstraction pour en gérer une autre (fenêtre et système de fichier), l'utilisateur manipulait des objets concrets qui ne changeaient pas dans son dos (principe de moindre surprise).

Contraignant mais adapté à son temps

Ce modèle pouvait être assez contraignant. Notamment, ouvrir un dossier faisait forcément apparaître une nouvelle fenêtre (la fenêtre de ce dossier). Pour éviter de se retrouver avec des dizaines ouvertes, il fallait déplier l'arborescence du dossier (comme dans Mac OS X aujourd'hui), ou bien utiliser Alt+click, ce qui fermait la fenêtre d'origine et ouvrait la nouvelle en même temps.

Un dossier dans un dossier dans un… (Mac OS 9)
Un dossier dans un dossier dans un… (Mac OS 9)

Pourtant, d'après ce que j'ai pu lire et tester, ça marchait pas mal. D'abord, ces dossiers superposés dans tous les sens ne faisaient que reproduire le rangement classique d'un bureau, dans ce qu'il peut avoir d'idiosyncrasique et d'apparement chaotique. Ensuite, l'OS était organisé autour de ce modèle. Par exemple, plutôt que de minimiser une fenêtre, on pouvait double-cliquer sur la barre de titre pour ne laisser que celle-ci et cacher tout le reste. Cette fonction de « stores » (shades) suivait, une fois encore, un principe de spatialité : la fenêtre restait à sa place.

Exemple de deux fenêtres réduites à leur barre de titres
Exemple de deux fenêtres réduites à leur barre de titres

Ensuite, la cible d'Apple était moins experte que le public typique de l'époque et n'était probablement pas à l'aise avec l'abstraction d'un système de fichiers arborescent. Enfin, les ordinateurs d'alors avaient peu de mémoire, peu de fichiers et peu d'applications, peu de mémoire et avaient donc moins besoin de manipuler des quantités énormes d'information.

Le lent déclin du bureau façon Macintosh

Aujourd'hui, bien peu d'explorateurs de fichiers utilisent encore un modèle spatial. Les seuls projets actifs que j'ai trouvé sont Haiku OS (héritier de BeOS), Enligthenment (dit-on) et MATE (mais pas par défaut).

A moins que vous n'utilisiez un système exotique, il y a de fortes chances que votre bureau fonctionne différemment. Un simple test : y a-t-il des boutons Précédent et Suivant dans une fenêtre de l'explorateur ? Si oui, c'est qu'il ressemble plus à un navigateur Internet : il permet de parcourir différents dossiers à travers une fenêtre.

Ce modèle a été popularisé par Windows 98 (avec des prémisses dans 95). Dans une optique de convergence avec Internet Explorer, une barre d'adresse et des boutons Précédent et Suivant ont été ajoutés. Ouvrir un dossier a cessé d'ouvrir une nouvelle fenêtre. Ce comportement a été adopté par Mac OS X à sa sortie, créant un Finder bâtard, avec deux types de fenêtres et des réactions imprévisibles. Pour des détails, voyez notamment cet article de Siracusa, et celui-ci de Tog (un des premiers spécialistes en IHM employés par Apple).

Cachez ces fenêtres que je ne saurais voir

Le modèle de Windows est donc devenu la convention dominante -- son ubiquité n'y est sans doute pas étrangère.

A la sortie de Mac OS, Steve Jobs a déclaré qu'un utilisateur ne devrait pas avoir à faire le ménage dans ses fenêtres. Il disait surtout ça pour promouvoir certaines nouveautés plus que pour exposer une quelconque vision du futur des interfaces, mais cela signale à mon avis un changement profond quoique lent de l'OS, dont l'abandon du Finder spatial constitue la première étape.

En gros, tout est fait pour qu'on n'ait plus à déplacer ou redimensionner ses fenêtres. La plupart des fonctions introduites depuis dix ans et dédiées à la navigation vont dans ce sens :

  • Mission Control (anciennement Exposé), une vue éclatée présentant simultanément des vignettes de toutes les fenêtres
  • Launchpad, grille montrant toutes les applications
  • Spaces, permettant de gérer des bureaux virtuels au lieu de fenêtres
  • Le mode plein écran, apparu avec Lion et qui a remplacé la fonction de maximisation
  • Des onglets pour le Finder.

Certains se sont inquiétés de l'importation de certains concepts depuis iOS. Il est vrai qu'aujourd'hui, tout est fait pour qu'on puisse utiliser un Mac comme un iPad, en affichant toutes les applications en plein écran et en naviguant entre elles grâce à un geste du trackpad. Après l'abandon du Finder spatial, faut-il s'attendre un jour à la disparition des fenêtres ?

Pour aller plus loin

Le flat design de la Grèce antique à nos jours

Le 04 décembre, j’ai don­né une pré­sen­ta­tion à Lille dans le cadre du qua­trième Welsh Design, qui m’a gen­ti­ment don­né l’opportunité de par­ler de mes lubies.

L’angle est très proche de cet article sur l’éternelle que­relle du mini­ma­lisme, mais le conte­nu est lar­ge­ment rema­nié. A l’origine, il y a ma frus­tra­tion face au débat du flat desi­gn, débat néces­saire mais man­quant à mon sens cruel­le­ment de recul. D’une part, j’ai vou­lu appor­ter quelques repères his­to­riques, mon­trer que l’opposition entre le char­gé et le sobre ne date pas d’hier. D’autre part, j’ai ten­té de dis­tin­guer des concepts dif­fé­rents mais sou­vent confon­dus, car ayant tous à voir avec l’historicité du desi­gn et de la tech­nique : skeuo­mor­phisme, méta­phore, signe, kitsch et ce que j’ai appe­lé « exap­ta­tion », faute d’une meilleure tra­duc­tion pour repur­po­sing.

Vu les limites de temps et de mes capa­ci­tés ora­toires, le conte­nu était un peu ambi­tieux, mais enfin voi­là les dia­po­si­tives vague­ment anno­tées de la pré­sen­ta­tion. (Je tente un lec­teur de PDF embar­qué, dites-moi si ça déconne.)

Vu les limites de temps et de mes capa­ci­tés ora­toires, le conte­nu était un peu ambi­tieux, mais enfin les dia­po­si­tives vague­ment anno­tées de la pré­sen­ta­tion sont dis­po­nibles ici.

« Cette voiture a été conçue pour quelqu’un avec trois bras et une jambe »

Dans sa thèse magis­trale sur l’histoire des IHM, Benjamin Thierry relate l’influence immé­diate qu’a eue la sor­tie du Macintosh sur l’industrie : en 1984, de nom­breux ven­deurs com­mencent à pro­po­ser des sou­ris et des inter­faces gra­phiques. L’industrie adopte rapi­de­ment autour des même conven­tions.

Et pour les voi­tures ? Un modèle pré­cis est-il à l’origine de l’agencement moderne des com­mandes ?

On pour­rait pen­ser à la Ford T, puisqu’elle a révo­lu­tion­né la pro­duc­tion et le mar­ché des auto­mo­biles. Mais elle était com­pli­quée à opé­rer et n’a pas eu de grande influence à ce niveau là. L’accélérateur était sous le volant à droite et trois pédales ser­vaient res­pec­ti­ve­ment à l’embrayage, à la marche arrière et au frein. Le levier à gauche ser­vait à bas­cu­ler entre les modes haute vitesse, neutre et frein d’urgence, en com­bi­nai­son avec l’embrayge. Cette page vous don­ne­ra une idée plus juste de la com­plexi­té du bou­sin.

Extrait du manuel officiel de 1911 de la Ford T
Extrait du manuel offi­ciel de 1911 de la Ford T

La plu­part des Ford T avaient aus­si une manette à gauche du volant pour ajus­ter le timing de la com­bus­tion. Plus on remonte dans le temps, plus on découvre ce genre de concept étrange, ayant dis­pa­ru ou été auto­ma­ti­sé. Par exemple, la De Dion-Bouton de 1902 avait un décé­lé­ra­teur plu­tôt qu’un accé­lé­ra­teur et celle de 1904 un frein qui agis­sait sur la trans­mis­sion et un autre direc­te­ment sur le moteur (sur le même prin­cipe que la manette de la Ford évo­quée plus haut, si je com­prend bien).

Bref, les com­mandes étaient posi­tion­nées dif­fé­rem­ment selon les modèles et n’avaient pas for­cé­ment d’équivalent contem­po­rain direct. Il faut attendre la sor­tie de la Cadillac T53 en 1916 pour faire un grand saut en avant et trou­ver un agen­ce­ment fami­lier avec le contact sous le volant, trois pédales dans l’ordre actuel et le frein à main à droite. Cette voi­ture n’a pas eu un gros suc­cès com­mer­cial mais a été imi­tée par l’Austin 7, qui elle fut très popu­laire et lar­ge­ment copiée. Il y a sur­ement une leçon d’histoire des tech­niques à en tirer.

Les pré­sen­ta­teurs de Top Gear (S10E08) se sont essayé à démar­rer et pilo­ter ces voi­tures et c’est plu­tôt fen­dard. Le titre et une bonne par­tie des réfé­rences de ce texte viennent de là.

Cadillac T53 (oui on voit pas grand chose)
Cadillac T53 (oui on voit pas grand chose)

Aux origines des interactions

Dan Saffer, auteur d’un livre sur la notion de « micro-interaction », tient une liste sur l’origine d’interactions aujourd’hui omni­pré­sentes : l’auto-correction, le copier-coller, les barres de défi­le­ment, etc.

Une inven­tion qui aurait méri­té de figu­rer dans la liste est celle du caret (un cur­seur pla­cé entre deux carac­tères). Auparavant, le cur­seur était signa­lé en sur­li­gnant ou sou­li­gnant un carac­tère, si bien qu’il n’était pas évident de savoir si le texte insé­ré allait se pla­cer avant ou après le carac­tère sélec­tion­né. Les pos­si­bi­li­tés de mani­pu­la­tion du texte s’étoffant (par exemple avec l’apparition du couper-coller), le besoin d’une amé­lio­ra­tion deve­nait pres­sant. Tout ce qu’il man­quait, c’était des écrans dotés d’une réso­lu­tion suf­fi­sante et quelqu’un de suf­fi­sam­ment malin pour avoir l’idée toute bête de pla­cer le cur­seur après un carac­tère, ce qui après tout reflète mieux l’action d’insérer du texte entre des lettres. Heureusement, la divi­sion R&D de Xerox (le PARC) ne man­quait pas des deux. On trou­ve­ra d’autres détails (par exemple l’invention du double-clic) dans Designing Interactions, page 64 et sui­vantes.

Un exemple
Un exemple

Ces his­toires illus­trent l’importance des détails dans le desi­gn d’interfaces, ain­si que la fré­quence des inven­tions incré­men­tales : les inter­faces gra­phiques ne sont pas sor­ties par­faites et ache­vées de la cuisse de Douglas Engelbart. Par exemple il est connu qu’Apple s’est lar­ge­ment ins­pi­ré du tra­vail effec­tué au PARC. Il est cer­tain qu’un cer­tain nombre d’idées y sont nés, mais il ne faut pas oublier un cer­tain nombre de pré­dé­ces­seurs (Bush, Papert, Licklider, Sutherland, Engelbart, etc.), ni les pro­grès d’Apple. Celui-ci a heu­reu­se­ment sim­pli­fié cer­taines inter­ac­tions (la barre de défi­le­ment) et en a inven­té d’autres (menu dérou­lant, glisser-déposer).

EDIT : Bien que ce soit plus visuel qu’interactif, on peut ajou­ter à la liste l’origine du sym­bole x pour fer­mer et des bulles dans les appli­ca­tions de chat.