Le futur sera trivial

J’aime beau­coup le concept de futur tri­vial (« future mun­dane ») de Nick Foster, qu’il a pré­sen­té dans un article et lors d’une confé­rence. Qu’est-ce à dire ?

Millenium Falcon

Thèse 1 : « dans le futur, les tables resteront branlantes » (source de la formule)

Comprendre : la tech­no­lo­gie res­te­ra impar­faite, sou­mise à l’usure, pleine d’imprévus, et vec­teur de désa­gré­ments, petits ou gros.

Thèse 2 : une société humaine change par accrétion.

  • Elle évo­lue selon des rythmes dif­fé­ren­ciés. Comme le sug­gère le sché­ma ci-après, la mode change plus vite que les infra­struc­tures.
  • Elle évo­lue de manière non séquen­tielle : une tech­no­lo­gie n’est pas adop­tée ins­tan­ta­né­ment et uni­ver­sel­le­ment, et des tech­no­lo­gies de géné­ra­tion dif­fé­rente peuvent coha­bi­ter et se mélan­ger. Pour reprendre l’exemple favo­ri de David Edgerton, on n’a jamais autant uti­li­sé de che­vaux que pen­dant les deux guerres mon­diales. Je recom­mande d’ailleurs vive­ment les articles et livres de cet his­to­rien des sciences.

2016-09-29_23h49_56

On peut inter­pré­ter ce concept de plu­sieurs manières :

  • Pessimisme (90% des choses sont nulles et le res­te­ront).
  • Difficulté à conce­voir un sys­tème com­plexe en anti­ci­pant tous ses aspects. Comme le dit Frederik Pohl : « une bonne his­toire de science-fiction doit pou­voir pré­dire l’embouteillage et non l’automobile ».
  • L’idée que cer­tains micro-phénomènes sont plus révé­la­teurs de chan­ge­ment que les jet­packs et autres voi­tures volantes.

A ce sujet, on pour­ra aus­si lire le cha­pitre « Futurs au quo­ti­dien » de ce livre par Nicolas Nova – d’ailleurs un col­lègue de Foster.

The Uncanny Valley

L’uncan­ny val­ley, la val­lée déran­geante, est une hypo­thèse fon­da­men­tale en robo­tique et en ani­ma­tion. Elle énonce que plus une créa­ture est proche de l’être humain, plus notre affi­ni­té pour elle croît, jusqu’à au point où cette ten­dance s’inverse et où com­mence le dégoût. Par exemple, un robot indus­triel ne dérange guère, un huma­noïde idéal non plus. Par contre, voir un robot proche de l’être humain mais mal ani­mé, ou un per­son­nage de des­sin ani­mé très bien ren­du mais avec des yeux inertes, cela pro­voque une réac­tion de rejet. Le pro­blème n’est pas seule­ment que l’imitation peut être cree­py, mais que le phé­no­mène est limi­tée à une zone de la courbe.

Uncanny Valley

A mon sens, le pro­blème vient de l’écart entre deux types de fidé­li­té à l’original : la manière dont se com­porte une créa­ture et l’apparence qu’elle a. Un robot huma­noïde à l’anatomie et à la peau impres­sion­nantes, mais pas fou­tu de se mou­voir ni d’interagir cor­rec­te­ment avec un être humain, ça peut pro­vo­quer un sen­ti­ment de rejet. Le cas est inverse est flip­pant aus­si, par exemple un huma­noïde dont les rouages seraient mis à nu mais qui dirait “maman, maman” avec des inflexions par­faites. L’imitation n’est pas le propre des créa­tures arti­fi­cielles : l’amusement que l’on res­sent face à un enfant qui imite très bien un adulte peut faci­le­ment se muer en gêne si la sin­ge­rie dure ou est trop par­faite.

On peut ain­si rendre la courbe linéaire “sim­ple­ment” (je suis doué pour l’arm­chair robo­tics) en fai­sant atten­tion à ce que les dif­fé­rents aspects gagnent en simu­la­tion paral­lè­le­ment.

Tout ça pour dire que l’idée fut déve­lop­pée en 1970 par un robo­ti­cien japo­nais et que l’article ori­gi­nal n’avait jamais été tra­duit jusqu’à aujourd’hui.

Concepts, bullshit et video

Vous le savez sans doute, Google a annon­cé qu’il comp­tait sor­tir des lunettes avec un affi­chage tête haute. La vidéo de pré­sen­ta­tion était aus­si exci­tante qu’avare de détails. Plus récem­ment, cet entre­tien avec le lea­der du pro­jet s’étend sur leur démarche mais me laisse tou­jours un peu frus­tré. Son mes­sage : les gens de Google ne sont pas qu’une bande d’ingénieurs ama­teurs de nou­veaux jou­joux, ils réflé­chissent à ce qu’ils font et sont bien conscients des ques­tions ergo­no­miques et sociales que posent leur produit.[1]  Au-delà, l’article donne peu de réponses concrètes et on est tou­jours dans le flou. Notamment, on ne sait pas tou­jours pas grand-chose sur la manière dont l’utilisateur inter­agi­rait avec les lunettes, alors que la ques­tion est cen­trale pour un pro­duit aus­si nova­teur.
 
Cela m’évoque ces vidéos de grandes entre­prises infor­ma­tiques pré­sen­tant leur vision du futur, où le but est appa­rem­ment de four­rer autant de nou­velles tech­no­lo­gies que pos­sible par scène. Un exemple avec RIM, un autre avec Nokia et enfin une vidéo de Microsoft qui date de l’an der­nier. Vous voyez le data­porn, ces visua­li­sa­tions de don­née plus impres­sion­nantes qu’éclairantes ? Ben là c’est du futu­re­porn : c’est woah, on ne com­prend pas com­ment ça marche ni même tou­jours ce qui se passe. Un peu de hand-waving et d’hocus pocus de la part de la mai­tresse d’école et hop et elle mani­pule le tableau blanc inter­ac­tif. [2] Vite, scène sui­vante pour qu’on n’ait pas le temps de voir plus d’une inter­ac­tion et de com­men­cer à poser des ques­tions.
 
Pourtant, quelle est la dif­fé­rence entre la com­mu­ni­ca­tion de Google et la vidéo de pros­pec­tive faite par Microsoft ? Dans les deux cas, on n’en est même pas au stade du pro­to­type : ce sont des idées mises en image pour être frap­pantes ; on fait comme si les pro­blèmes d’autonomie, d’ergonomie, d’infrastructure, d’interactions sociales n’existaient pas. Bref, on tripe sur des tech­no­lo­gies futures et sur la manière dont elles vont influen­cer nos vies. Pourquoi pas. Ça pose plein de ques­tions d’implémentation mais c’est à ça que peut ser­vir ce genre de brains­tor­ming. Pourquoi dans ce cas trouve-je la vidéo de Microsoft exas­pé­rante alors que celle Google est seule­ment aga­çante ?
 
    •    Google annonce un pro­duit, là où Microsoft pré­sente une vision glo­bale et impres­sion­niste. Je ne sais com­bien d’appareils par plan, cha­cun entrai­nant des rami­fi­ca­tions de pro­blème.
    •    On peut être très scep­tique sur le pro­duit final par rap­port au modèle de la vidéo et sur la capa­ci­té de Google à tenir ses pro­messes. Pourtant, on sait que la vidéo n’est qu’une étape du plan mar­ke­ting et qu’on en sau­ra bien­tôt plus. Alors que les vidéos de Microsoft sont des one-shots qui ne débou­che­ront pro­ba­ble­ment sur rien.
    •    La “vision” de Microsoft n’est pas si impres­sion­nante. Au lieu d’imaginer le pro­chain para­digme, elle se contente de pous­ser l’actuel à l’extrême. En gros, des écrans tac­tiles par­tout.
    •    Enfin, der­rière ce genre de vidéo, on sent Microsoft qui crie “I’m still rele­vant!” et essaye de per­sua­der le monde que lui aus­si peut inno­ver. Sauf que bon, rappelez-vous du Courier : Microsoft avait annon­cé la sor­tie d’une tablette à deux écrans et l’a fina­le­ment tué dans l’œuf, à cause de pro­blèmes tech­niques et de divi­sions internes. Ne reste du pro­jet… qu’une vidéo. De son coté, Apple a annon­cé l’iPad quand il était prêt et en a ven­du des mil­lions. Insérez ici une cita­tion de Steve Jobs.

[1] Google a la répu­ta­tion d’avoir une très forte culture de l’ingénieur où chaque déci­sion doit être étayée par des don­nées (voir notam­ment). Google ou en tous cas cer­tains Googlers ont l’air de vou­loir nuan­cer cette idée.

[2] Je fais réfé­rence à une scène dans ces vidéos mais hélas elles n’ont plus l’air d’être en ligne. Microsoft a aus­si joué les futo­ro­logues dans les domaines de la san­té, de la banque, de la fabri­ca­tion, etc.