Paris sans le peuple – La gentrification de la capitale

paris sans le peuple

On change des thèmes habituels de ce blog avec des morceaux choisis de l’essai Paris sans le peuple – La gentrification de la capitale, d’Anne Clerval et aux Éditions de la découverte.

Racontant la reconquête du Paris communard par l’armée versaillaise en mai 1871, Louise Michel décrivait ainsi la dernière barricade située rue de la Fontaine-au-Roi (11e arrondissement), au pied de la colline de Belleville : « La barricade de la rue Saint-Maur vient de mourir, celle de la rue Fontaine-au-Roi s’entête, crachant la mitraille à la face sanglante de Versailles. On sent la bande furieuse des loups qui s’approchent, il n’y a plus à la Commune qu’une parcelle de Paris, de la rue du Faubourg-du-Temple au boulevard de Belleville. Rue Ramponeau, un seul combattant à une barricade arrêta un instant Versailles. Les seuls encore debout, en ce moment où se tait le canon du Père-Lachaise, sont ceux de la rue Fontaine-au-Roi. Ils n’ont plus pour longtemps de mitraille, celle de Versailles tonne sur eux. »


L’historien François Loyer a montré comment l’immeuble de rapport haussmannien était l’aboutissement d’une longue évolution conduisant à l’abandon de la segmentation sociale par étage pour une distinction par type d’immeubles, eux-mêmes homogènes – les chambres de bonne reléguées sous les combles mises à part.


Neil Smith, géographe new-yorkais qui fut l’élève de David Harvey, inscrit la gentrification dans les logiques de développement inégal propres au capitalisme : il montre que la dévalorisation de certains espaces (dégradation du bâti et paupérisation de la population) n’est pas un accident, mais au contraire une aubaine pour le réinvestissement lucratif du capital dans la revalorisation de ces espaces. La gentrification est donc avant tout la conséquence de la circulation du capital à la recherche du profit, circulation qui s’inscrit sans cesse dans des cycles de valorisation/dévalorisation/revalorisation alimentant la différenciation spatiale. Parallèlement, la gentrification des quartiers populaires centraux sert les stratégies de distinction sociale d’une petite bourgeoisie intellectuelle, pleine ascension depuis les années 1970.


Dès les années 1830, les migrants, alors seulement provinciaux, sont montrés du doigt par les députés de la bourgeoisie, qui demandent qu’on les renvoie chez eux et qu’on emploie de préférence les ouvriers parisiens pour les travaux publics.


Walter Benjamin rappelle qu’on « disait de l’ile de la Cité, berceau de la ville, qu’après le passage de Haussmann il n’y restait qu’une église, un hôpital, un bâtiment public et une caserne »


Cela renvoie à l’« effet-paysage » dont parlait Patrick Simon à propos de la mixité sociale pour les nouveaux habitants du quartier de Belleville : celle-ci est surtout un décor, une ambiance pour les gentrifieurs, qui ont peu d’interactions réelles avec les autres classes sociales.


La gentrification agit donc sur l’espace scolaire avec un décalage de dix à vingt ans par rapport à l’espace social urbain.


La nouvelle municipalité de gauche semble laisser entendre qu’elle intervient sur une ville stable, évoluant peu, comme si les politiques publiques étaient le seul moteur du changement. Ainsi, quand elle prétend améliorer le bâti et l’espace public d’un quartier populaire pour y favoriser la mixité sociale, elle occulte le fait que les ménages aisés ou mieux dotés en capital culturel y affluent déjà par eux-mêmes à travers le processus de gentrification et que la mairie ne fait qu’accompagner le mouvement.


Depuis la réforme Barre de l’aide au logement en 1977, les aides à la personne ont largement supplanté l’aide à la pierre dans le budget de l’État : en 2012, la dotation de l’État pour le logement est de 8,9 milliards d’euros, mais moins de 10% du total sont affectés à l’aide à la pierre, soit à la production de logements sociaux.


La part des logements sociaux à Paris est passée de 13,4% en 2001 à 17,6% en 2012 selon les estimations de l’Apur.


Car la plupart des logements sociaux créés aujourd’hui remplacent des logements sociaux de fait (qui sont soit démolis soit réhabilités) ou des logements de type intermédiaire des investisseurs institutionnels


Or les plafonds d’attribution des logements sociaux (PLUS) sont déjà relativement élevés puisqu’on estime qu’environ 60% des ménages vivant en France pourraient avoir accès au logement social.


Ils peuvent compter avec le relais actif des médias, notamment les magazines dédiés à la capitale, toujours prompts à vanter la « renaissance » de tel ou tel quartier, c’est-à-dire la conversion d’un quartier populaire en faveur des usages de la petite bourgeoisie intellectuelle.


On saisit là les paradoxes et les impasses du quartier comme échelle privilégiée de mixité sociale : alors que l’habitat social de fait des quartiers populaires est progressivement détruit, le fait de privilégier dans ces quartiers la création de logements sociaux pour les classes moyennes ne permet pas de compenser cette perte et la réduction des logements accessibles aux classes populaires dans la ville en général. En voulant favoriser la mixité sociale dans tous les quartiers de Paris, sans tenir compte du processus de gentrification, la mairie contribue de fait à réduire la mixité sociale à l’échelle de la ville.


Dans ce contexte, favoriser la mixité sociale – c’est-à-dire l’installation des ménages plus aisés par le PLS ou le prêt « Paris logement » – à l’échelle du quartier, dans les rares espaces encore populaires à Paris, représente un accompagnement de cette éviction à l’échelle de la ville entière.


Souvent dans une situation sociale très précaire, ils préfèrent supporter leurs mauvaises conditions de logement plutôt que de partir en banlieue et perdre ce réseau de solidarité qui est leur seul capital social.


la nouvelle municipalité de gauche semble laisser entendre qu’elle intervient sur une ville stable, évoluant peu, comme si les politiques publiques étaient le seul moteur du changement. Ainsi, quand elle prétend améliorer le bâti et l’espace public d’un quartier populaire pour y favoriser la mixité sociale, elle occulte le fait que les ménages aisés ou mieux dotés en capital culturel y affluent déjà par eux-mêmes à travers le processus de gentrification et que la mairie ne fait qu’accompagner le mouvement.


Ainsi, les cafés qui se transforment cessent d’être fréquentés par les anciens habitants, parfois progressivement, la clientèle populaire continuant de fréquenter un café le jour ou seulement le matin, tandis que les gentrifieurs et leurs amis l’investissent le soir.


[…] révélatrice de la sélection interne aux classes populaires qu’a entraînée la construction massive de logements sociaux en banlieue et que poursuit la gentrification : ce sont les plus pauvres et les plus précaires qui sont restés.


En ce se sens, le contraire de la gentrification n’est pas la mixité sociale ou le logement social, mais le droit à la ville.


D’autres voies restent à explorer, comme l’autogestion du logement à travers des coopératives non lucratives, la réquisition des logements vides, la primauté de la propriété d’usage sur la propriété privée et la remise en cause de l’héritage. Ces approches vont au-delà de la seule critique (nécessaire) des politiques urbaines. La gentrification à Paris n’est pas téléguidée par les pouvoirs publics, elle est le résultat du mode de production capitaliste de la ville.