Monthly Archives: mai 2015

Le germaphobe et l’écran tactile

Ainsi une auto­route peut être une voie pour le conduc­teur et une limite pour le pié­ton. (Kevin Lynch, The Image of the City)

Le manuel du par­fait ger­ma­phobe pour ache­ter un ticket de métro est un magni­fique tra­vail d’enquête sur une inter­face omni­pré­sente dans les villes : le dis­tri­bu­teur auto­ma­tique. L’auteur, aga­cé de la lour­deur du pro­ces­sus pour cré­di­ter sa carte à New-York (11 étapes contre 3 à San Francisco), est allé dis­cu­té avec les créa­teurs de ces sys­tèmes pour com­prendre leurs moti­va­tions. C’est un très bon exemple d’interface frus­trante cachant des com­pro­mis datant d’une autre époque et à une volon­té d’être acces­sible à des pro­fils d’utilisation très dif­fé­rents.

Photo de Aaron Reiss, auteur de l'article
Photo de Aaron Reiss, auteur de l’article

Mais c’est l’origine de l’article qui m’a le plus fas­ci­née : la légère ger­ma­pho­bie de l’auteur. Sa peur des microbes le rend sen­sible à tout contact phy­sique, sur­tout dans un envi­ron­ne­ment aus­si hygié­ni­que­ment dou­teux qu’une grande ville et cela l’a conduit à comp­ter le nombre de fois qu’il doit tou­cher un objet par­ti­cu­liè­re­ment hor­ri­fiant à ses yeux : l’écran tac­tile d’un dis­tri­bu­teur de billets.

Je trouve fas­ci­nant ce regard sur les IHM, dia­mé­tra­le­ment oppo­sé du mien. Il y a pour moi un aspect magique à tou­cher un écran, à le voir réagir et à savoir que l’impression d’un simple bout de papier a néces­si­té l’invocation d’un sys­tème com­plexe et me donne libre accès à une infra­struc­ture publique. Dans ce contexte, la tape sur l’écran consti­tue l’alphabet de base de nos inter­ac­tions avec l’informatique. Pour un usa­ger, les bou­tons d’une borne tac­tile sont des signaux forts, ils disent « tapote-moi, tu peux dia­lo­guer avec moi » .

Pour un ger­ma­phobe, la sémio­tique d’une borne tac­tile est au contraire le dégoût. En concep­tion d’IHM, on consi­dère les affor­dances comme for­cé­ment bonnes et la visi­bi­li­té est notre cri­tère pour les éva­luer : est-ce qu’on voit bien que le bou­ton est un bou­ton. Pourtant la gamme de réac­tions est plus riche, même en res­tant au niveau du réflexe. Un bou­ton peut être trom­peur (comme noté par Gaver), ou sus­ci­ter le doute, voire le rejet.

Au-delà des IHM, c’est le regard sur la ville qui change : ce n’est plus une pla­te­forme de dépla­ce­ments et de liber­té mais un ter­rain dan­ge­reux où tous les objets utiles (poi­gnées, rampes, plans) ins­til­lent la méfiance.

Notre expé­rience d’un sys­tème ou d’un envi­ron­ne­ment varie selon notre condi­tion, par­fois signi­fi­ca­ti­ve­ment, par­fois de manière invi­sible. Il est tou­jours bon de se le voir rap­pe­ler.

D’une métaphore oubliée : Macintosh et le lent déclin du bureau

Les raisons du succès des interfaces graphiques sont bien connues : des objets visuels simples (fenêtre, icônes, menus et pointeurs), permettant un panel d'actions limitées et explicites, organisés par une métaphore cohérente : des documents rassemblés en dossier, posés sur le bureau pour les affaires courantes et rangés dans des casiers pour le reste.

wooton
Bureau Wooton, station de travail tout-en-un

Un dossier = une fenêtre

il est moins connu que cette métaphore, à son origine, était plus forte et contraignante. Les premières versions du Finder (l'explorateur de fichier de Mac OS) obéissaient à un modèle dit « spatial », lequel a été abandonné à la sortie de Mac OS X (moment d'une refonte complète du système). Cela se traduisait par deux règles :

  1. Cohérence. Chaque dossier était représenté par une seule fenêtre et chaque fenêtre était liée à un seul dossier. L'icône d'un dossier changeait d'apparence pour signifier qu'il était ouvert ou fermé. Cliquer sur l'icône d'un dossier ouvert faisait clignoter sa fenêtre et rien d'autre, puisqu'il ne pouvait être ouvert deux fois. En bref, pour l'utilisateur il n'y avait aucune différence entre un dossier et sa fenêtre.

  2. Stabilité. Les fenêtres mémorisaient la manière dont l'utilisateur les personnalisait. La forme, la position, le mode d'affichage (grille, liste...), la position des icônes en mode grille, etc., tout cela était conservé. Grâce à l'association entre fenêtre et dossier, cette règle était beaucoup plus simple à appliquer qu'aujourd'hui et le comportement des fenêtres d'autant plus prédictible pour l'utilisateur. Si j'ouvre ce dossier, je sais qu'il apparaitra à droite sur toute la hauteur de l'écran ; si j'ouvre cet autre dossier, il apparaitra en petit à gauche et ses fichiers seront en liste. Aujourd'hui, le Finder conserve certains paramètres (taille et position) et d'autres non (mode d'affichage et style), selon des règles de priorité impénétrables (détails ici).

En résumé, le Finder « spatial » tentait de faire fonctionner le bureau comme un ensemble de choses tangibles et fixes, pouvant servir de véritable mémoire externe (l'être humain étant plus doué pour reconnaitre un objet que pour s'en rappeler). Au lieu d'utiliser une abstraction pour en gérer une autre (fenêtre et système de fichier), l'utilisateur manipulait des objets concrets qui ne changeaient pas dans son dos (principe de moindre surprise).

Contraignant mais adapté à son temps

Ce modèle pouvait être assez contraignant. Notamment, ouvrir un dossier faisait forcément apparaître une nouvelle fenêtre (la fenêtre de ce dossier). Pour éviter de se retrouver avec des dizaines ouvertes, il fallait déplier l'arborescence du dossier (comme dans Mac OS X aujourd'hui), ou bien utiliser Alt+click, ce qui fermait la fenêtre d'origine et ouvrait la nouvelle en même temps.

Un dossier dans un dossier dans un… (Mac OS 9)
Un dossier dans un dossier dans un… (Mac OS 9)

Pourtant, d'après ce que j'ai pu lire et tester, ça marchait pas mal. D'abord, ces dossiers superposés dans tous les sens ne faisaient que reproduire le rangement classique d'un bureau, dans ce qu'il peut avoir d'idiosyncrasique et d'apparement chaotique. Ensuite, l'OS était organisé autour de ce modèle. Par exemple, plutôt que de minimiser une fenêtre, on pouvait double-cliquer sur la barre de titre pour ne laisser que celle-ci et cacher tout le reste. Cette fonction de « stores » (shades) suivait, une fois encore, un principe de spatialité : la fenêtre restait à sa place.

Exemple de deux fenêtres réduites à leur barre de titres
Exemple de deux fenêtres réduites à leur barre de titres

Ensuite, la cible d'Apple était moins experte que le public typique de l'époque et n'était probablement pas à l'aise avec l'abstraction d'un système de fichiers arborescent. Enfin, les ordinateurs d'alors avaient peu de mémoire, peu de fichiers et peu d'applications, peu de mémoire et avaient donc moins besoin de manipuler des quantités énormes d'information.

Le lent déclin du bureau façon Macintosh

Aujourd'hui, bien peu d'explorateurs de fichiers utilisent encore un modèle spatial. Les seuls projets actifs que j'ai trouvé sont Haiku OS (héritier de BeOS), Enligthenment (dit-on) et MATE (mais pas par défaut).

A moins que vous n'utilisiez un système exotique, il y a de fortes chances que votre bureau fonctionne différemment. Un simple test : y a-t-il des boutons Précédent et Suivant dans une fenêtre de l'explorateur ? Si oui, c'est qu'il ressemble plus à un navigateur Internet : il permet de parcourir différents dossiers à travers une fenêtre.

Ce modèle a été popularisé par Windows 98 (avec des prémisses dans 95). Dans une optique de convergence avec Internet Explorer, une barre d'adresse et des boutons Précédent et Suivant ont été ajoutés. Ouvrir un dossier a cessé d'ouvrir une nouvelle fenêtre. Ce comportement a été adopté par Mac OS X à sa sortie, créant un Finder bâtard, avec deux types de fenêtres et des réactions imprévisibles. Pour des détails, voyez notamment cet article de Siracusa, et celui-ci de Tog (un des premiers spécialistes en IHM employés par Apple).

Cachez ces fenêtres que je ne saurais voir

Le modèle de Windows est donc devenu la convention dominante -- son ubiquité n'y est sans doute pas étrangère.

A la sortie de Mac OS, Steve Jobs a déclaré qu'un utilisateur ne devrait pas avoir à faire le ménage dans ses fenêtres. Il disait surtout ça pour promouvoir certaines nouveautés plus que pour exposer une quelconque vision du futur des interfaces, mais cela signale à mon avis un changement profond quoique lent de l'OS, dont l'abandon du Finder spatial constitue la première étape.

En gros, tout est fait pour qu'on n'ait plus à déplacer ou redimensionner ses fenêtres. La plupart des fonctions introduites depuis dix ans et dédiées à la navigation vont dans ce sens :

  • Mission Control (anciennement Exposé), une vue éclatée présentant simultanément des vignettes de toutes les fenêtres
  • Launchpad, grille montrant toutes les applications
  • Spaces, permettant de gérer des bureaux virtuels au lieu de fenêtres
  • Le mode plein écran, apparu avec Lion et qui a remplacé la fonction de maximisation
  • Des onglets pour le Finder.

Certains se sont inquiétés de l'importation de certains concepts depuis iOS. Il est vrai qu'aujourd'hui, tout est fait pour qu'on puisse utiliser un Mac comme un iPad, en affichant toutes les applications en plein écran et en naviguant entre elles grâce à un geste du trackpad. Après l'abandon du Finder spatial, faut-il s'attendre un jour à la disparition des fenêtres ?

Pour aller plus loin