Design et compromis : le cas du nouveau Blackberry

all desi­gn is a series of com­pro­mises ; but good desi­gn finds the right ones. (Doug Bowman)

Blackberry Passport
Blackberry Passport

Avec la Surface, Microsoft est l’archétype de la com­pa­gnie qui, à force de ne vou­loir faire aucun com­pro­mis, finit par faire les pires et sor­tir un pro­duit batard. Le cas du Blackberry Passport parait dif­fé­rent puisqu’il vise un public pré­cis (les pro­fes­sion­nels) et qu’il est prêt à sacri­fier cer­tains cas d’utilisation (la vidéo) au pro­fit d’autres (la bureau­tique). Pourtant la situa­tion est simi­laire.

Plusieurs cri­tiques ont vu dans le Passport l’achèvement de ce que Blackberry fait depuis quinze ans, une manière de se démar­quer en per­sé­vé­rant dans les même choix for­mels. À mon humble avis, c’est plus com­pli­qué : l’entreprise essaye de satis­faire les der­niers fidèles et les gens n’ayant jamais été convain­cus par les cla­viers vir­tuels, tout en s’adaptant à l’air du temps. L’ancienne pro­messe était : vous aurez un petit écran (3.1” le plus sou­vent) mais un bon cla­vier, vu que votre acti­vi­té essen­tielle est d’écrire et conver­ser. La nou­velle est : puisque les écrans sont de plus en grands, les appli­ca­tions de plus en plus puis­santes et que vous vou­lez faire de plus en plus de choses sur votre télé­phone, vous aurez un cla­vier phy­sique et aus­si un grand écran. C’est là que les com­pro­mis se trans­forment en impos­sible jeu d’équilibriste.

En guise d’exercice pour com­prendre le dilemme, consi­dé­rons une autre solu­tion : le cla­vier cou­lis­sant. C’est d’abord un gros défi tech­nique et aug­mente for­cé­ment l’épaisseur. Ensuite, on perd en modu­la­ri­té puisque le cla­vier ne peut s’adapter au contexte (mode adresse mail, mode mot de passe, etc.) et que l’OS n’a pas l’air de pro­fi­ter de la ran­gée de carac­tères vir­tuels. Enfin, le cla­vier est pla­cé en mode pay­sage sur la plu­part des modèles (mal­gré d’honorables ten­ta­tives comme le Palm Pre ou le Dell Venue, ce qui com­plique l’utilisation. Personnellement je ne sais jamais dans quel sens tenir ces machins. En ne sacri­fiant rien du cla­vier et de l’écran, cette solu­tion fait naitre encore d’autres contraintes.

Revenons à la solu­tion rete­nue par Blackberry : le cla­vier a une ergo­no­mie dou­teuse (trop large pour taper à une main, pla­cé trop bas) et ses trois ran­gées de touche ne satis­fe­ront pas les habi­tués d’un jeu de touches plus com­plet. La peti­tesse du cla­vier per­met un plus grand écran, mais qui fait « seule­ment » 4.5” (par com­pa­rai­son, le Galaxy Note fait 5.7”). La forme car­ré est inté­res­sante et per­met de ne pas hési­ter en per­ma­nence entre les deux orien­ta­tions, mais elle empêche sur­tout de pro­fi­ter des avan­tages de cha­cun (par exemple por­trait pour Twitter, pay­sage pour les jeux). Il y a quelques trou­vailles, notam­ment le cla­vier tac­tile qui per­met de scrol­ler et dépla­cer le cur­seur, mais rien qui rat­trape une ergo­no­mie glo­bale cri­ti­quable.

Bref, on ne peut que res­pec­ter la ten­ta­tive de Blackberry, mais elle tourne à la qua­dra­ture du cercle et finit par com­pro­mettre ce qui fai­sait sa force, à savoir une bonne expé­rience de frappe. Son erreur a sans doute été de croire que celle-ci signi­fiait for­cé­ment un cla­vier phy­sique et d’ignorer des alter­na­tives comme les écrans immenses des pha­blets.

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