Utilisateurs ou citoyens ? L’informatique personnelle avant les années 80

Notes rapides sur un livre inté­res­sant : A People’s History of Computing in the United States.

Inspiré du clas­sique A People’s History of the United States, le projet est de faire un récit au plus près des concernés et d’in­ter­roger les figures clas­siques et opposés de l’uti­li­sa­teur et du concep­teur.

Une enseignante et ses élèves autour d'un terminal Teletype. Crédits : Computer History Museum
Une ensei­gnante et ses élèves autour d’un terminal Teletype. Crédits : Computer History Museum

L’accent est mis sur l’uni­ver­sité du Dartmouth, où fut inventé le language Basic et popu­la­risé le time-sharing. Cette tech­no­logie permet­tait en résumé d’ac­céder à distance à un ordi­na­teur central pouvant traiter plusieurs requêtes paral­lè­le­ment et répondre plus réac­ti­ve­ment.

La thèse prin­ci­pale : le time-sharing est souvent pris pour une paren­thèse, un succès tempo­raire avant l’ap­pa­ri­tion de la micro-informatique, alors qu’il s’agit d’une étape impor­tante pour l’émer­gence de la figure de l’uti­li­sa­teur, c’est à dire une personne avec une exper­tise limitée pouvant utiliser un appa­reil de manière auto­nome.

That popular narra­tive jumps from the oppres­sion of 1960s main­frames to the libe­ra­tion of personal compu­ters in 1975 – 1985 to the glorious unifi­ca­tion and diver­si­fi­ca­tion of the 1990s Internet (perhaps now with a turn to the freedom of 2000s smart­phones).

p. 240

Les respon­sables du programme à Dartmouth avaient l’am­bi­tion d’une infor­ma­tique acces­sible à tous. Cela se traduit par :

  • Le Basic, inspiré du langage naturel et beau­coup plus simple et de haut niveau que les langages précé­dents
  • Un réseau infor­ma­tique acces­sible à tous les étudiants, quelque soit leur niveau et spécia­lité
  • L’ambition (grande pour l’époque) d’un temps de réac­tion aux actions de l’uti­li­sa­teur de moins de dix secondes
  • Une docu­men­ta­tion rédigée plus comme un guide utili­sa­teur qu’une spec tech­nique.

Kemeny and Kurtz demons­trated their commit­ment to users in their memo outli­ning the time­sha­ring system. Rather than star­ting with an expla­na­tion of the computer processes involved, they explained time­sha­ring from the user’s point of view— how a user accessed the machine, the commands entered by the user, and how the user exited the system. Only after that descrip­tion did they detail the computer processes connec­ting the tele­ty­pe­wri­ters, the Datanet-30, and the GE-225 computer.

p. 40

L’autrice va plus loin : les gens n’étaient pas seule­ment des utili­sa­teurs mais de vrais « citoyens infor­ma­tiques ». Il n’y avait pas de fron­tière nette entre créa­teurs et consom­ma­teurs. Chacun pouvait créer des programmes et les distri­buer. Le réseau était utilisé pour tout, du travail sérieux au potin. Tout ceci créait un fort senti­ment d’ap­par­te­nance et de respon­sa­bi­lité.

« The students shared and consumed news— « gossip »— about what was happe­ning at their schools, crea­ting social connec­tions from Connecticut to Maine. Indeed, the students protected the inte­grity of the gossip file as a point of pride. As Nevison relayed, « Any prankster at the school could have destroyed it.… Yet, because the students knew it was theirs, it was success­fully used all year with only a few minor mis haps. »

p. 96

« But at the University of Illinois, the people who used PLATO during the 1960s and 1970s accessed compu­ting as members of a commu­nity, as part of a network. Students, educa­tors, and commu­nity members sat in front of personal termi­nals, and they computed and commu­ni­cated as a public good, subsi­dized by the federal and state govern­ment. They watched movies on their CRT displays, and they mani­pu­lated chemical bonds with the touch screens on their plasma displays. They were not consu­mers. They were users, yes, and in many cases they were authors, the crea­tors of new PLATO programs. They were compu­ting citi­zens. »

p. 202

On pour­rait opposer l’ama­teur utili­sant son propre ordi­na­teur personnel à l’étu­diant ou au salarié utili­sant un simple terminal connecté à un ordi­na­teur géré par une admi­nis­tra­tion loin­taine. Cela renvoie au concept popu­laire à l’époque de « four­nis­seurs d’in­for­ma­tique » : on ne vend pas d’or­di­na­teur, on fournit des services à la demande. Mais quand le réseau est financé par de l’argent public, utilisé voire géré de manière colla­bo­ra­tive et décen­tra­lisée, cela ressemble plus à un service public.

« To me, MECC’s 1978 contract with Apple symbo­lized the tran­si­tion from every student having a network to every student having a computer. The student gained access to a personal computer, but she lost access to her compu­ting network. At the same time, MECC gradually shifted from offe­ring programs as part of the commons avai­lable on its network (and subsi­dized by the state as such) to selling its soft­ware. »

p. 249

A noter que le chapitre 2 est consacré à l’in­fluence de la culture « jock » et machiste sur les pratiques infor­ma­tiques à Dartmouth. Cet aspect est détaillé dans cet article. Plus géné­ra­le­ment sur l’his­toire des femmes invi­si­bi­li­sées et écar­tées de l’in­for­ma­tique, voir aussi :

Les invariants de conception ne sont pas magiques

Tiré de La Mesure de l'homme, par Henry Dreyfuss (un des fondateurs de l'ergonomie scientifique)
Tiré de La Mesure de l’homme de Henry Dreyfuss, un des fonda­teurs de l’er­go­nomie scien­ti­fique

L’honorable Raphaël « iErgo » Yharrassarry aime à rappeler que la concep­tion est enca­drée par certains inva­riants :

La taille d’un télé­phone est et sera toujours condi­tionnée par la distance entre l’oreille et la bouche, ainsi que par la taille de la main et la taille du bout des doigts pour les touches. (Source)

C’est éminem­ment vrai, au sens qu’a­vant de conce­voir un service ou un objet, il y a des valeurs rela­ti­ve­ment stables, notam­ment physio­lo­giques et anato­miques, qu’il faut connaitre et prendre en compte. Il faut pour­tant faire atten­tion : ces inva­riants ne sont que des guides. Il n’y a pas de critère unique et magique.

Il n’y a pas d’homme moyen

Reprenons l’exemple du télé­phone : quelle dimen­sion doit-il avoir pour être utili­sable ? On peut prendre pour cible la taille moyenne des mains de notre popu­la­tion cible, mais c’est trop approxi­matif. Une même moyenne peut cacher des distri­bu­tions très diffé­rentes, comme dans ce graphique.

Moyenne identique, écart-type très différent
Moyenne iden­tique, écart-type très diffé­rent

Pour une même moyenne, les gens peuvent avoir des mains très semblables ou au contraire dissem­blables. Sans donnée plus fine, on ne peut pas savoir quelle propor­tion de gens pour­ront correc­te­ment utiliser le télé­phone.

Pour conce­voir un peu moins au pif, on utilise les centiles (ou « percen­tiles »). Cela consiste à ordonner les mesures dont on dispose et à les répartir en cent paquets compre­nant chacun le même nombre de mesures. Cela donne une meilleure idée de la distri­bu­tion des données et permet aussi de définir des seuils. Par exemple, si j’ai mesuré cent mains, le premier centile marque le seuil en deçà duquel se trouvent les dix mains les plus petites.

En anthro­po­mé­trie, on présente souvent seule­ment le 5e, le 50e (équi­valent à la médiane) et le 95e centile. Voici par exemple la longueur de la main des britan­niques mascu­lins :

  • 5e centile : 174 mm
  • 50e centile : 184 mm
  • 95e centile : 207 mm

Par choix, on consi­dère que les mesures en deçà du 5e et au-delà du 95e centile sont des extrêmes et peuvent être ignorés. Il reste seule­ment ces trois mesures à prendre en compte : est-ce que le télé­phone aura une bonne prise pour ces trois tailles de main ?

Quelle mesure choisir ?

Compliquons encore les choses : on a fait comme si seule la longueur de la main impor­tait, mais il y a d’autres mesures perti­nentes. La source dont j’ai tiré la longueur de la main fournit en fait six tailles :

Données anthropométriques d'individus « valides » en millimètres (Source)
DimensionGenre5e centile50e centile95e centile
Longueur de la mainMasc.173-175178-189205-209
Fém.159-160167-174189-191
Longueur de la paumeMasc.98107116
Fém.8997105
Longueur du pouceMasc.445158
Fém.404753
Largeur du pouceMasc.11-122326-27
Fém.10-1420-2124
Longueur de l'indexMasc.647279
Fém.606774
Largeur de la mainMasc.788795
Fém.697683-85

Ces mesures ne sont pas forcé­ment parfai­te­ment corré­lées entre elles. Pour sché­ma­tiser, des mains de buche­rons et de pianistes sont longues mais pas de la même manière. Résultat : même si le télé­phone couvre 95% des utili­sa­teurs selon une mesure, il peut en exclure d’autres selon d’autres mesures. Plus on ajoute de critères, plus on risque d’ex­clure de gens. C’est ce qui est arrivé aux chaises ergo­no­miques d’Herman-Miller. Dans un article passion­nant, ils expliquent qu’en croi­sant sept mesures, leur chaise pouvait être incon­for­table pour un tiers des personnes selon au moins une de ces mesures.

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EDIT : dans les années 50, l’armée améri­caine a décou­vert le même problème pour les cock­pits d’avions : « Out of 4,063 pilots, not a single airman fit within the average range on all 10 dimen­sions ».

Quel principe de conception ?

Il y a des tech­niques statis­tiques pour extraire les variables perti­nentes d’un ensemble de corré­la­tions, mais c’est hors de portée de cet article. Imaginons qu’une tech­nique de ce genre nous dise que retenir trois des six variables permette de couvrir du 6e au 97e. Ça ne nous dit pas toujours pas quoi faire. Il y a trois axes de concep­tion possibles :

Première solu­tion : décliner le produit en plusieurs tailles afin de couvrir la plus grande popu­la­tion possible. C’est la solu­tion retenue pour les chaises sus-citées (trois tailles) ou d’Apple pour leur montre (deux tailles).

Deuxième solu­tion : rendre le produit ajus­table, lors de l’ins­tal­la­tion ou de l’uti­li­sa­tion. Par exemple on peut changer la hauteur, l’avan­ce­ment… d’un siège de voiture. Ce serait compliqué pour un télé­phone, mais on peut citer le Galaxy Note 3, doté d’un mode assez curieux permet­tant réduire la surface utile de l’image d’un geste (cliquez pour arrêter l’ani­ma­tion) :

Un geste de va-et-vient réduit la taille de l'écran. (Source : Android Central)
Un geste de va-et-vient réduit la taille de l’écran. (Source : Android Central)

Enfin, on peut essayer de trouver une dimen­sion unique qui satis­fasse le maximum de monde. Par exemple on peut placer une borne inter­ac­tive à hauteur de bras d’une personne de petite taille, dans l’idée qu’il est plus facile pour une grande personne de se baisser que le contraire.

Et l’usage au fait

Il y a une dernière compli­ca­tion : au-delà des critères physiques, les usages d’un télé­phone sont variables, y compris pour une même personne.

D’abord, il y a plusieurs manières de tenir son appa­reil. Au minimum on peut distin­guer la prise à une main (une moitié des usages observés), la prise en berceau (plus de 15%) et la prise à deux mains (un petit tiers). Je tire ces chiffres de cette passion­nante présen­ta­tion de Cornelia Laros à Paris Web, qui contient bien d’autres données (portrait vs paysage, chan­ge­ments de prise en main, influence du contexte, etc.).

Prises en main du téléphone

Ensuite, les gens sont prêts à diffé­rents compromis selon des facteurs externes à l’objet lui-même. Citons :

  • Les conven­tions sociales. Selon l’époque et le groupe social, diffé­rents styles seront plus ou moins acceptés : « t’as l’air con avec ton ardoise contre l’oreille ».
  • Le type de tâche le plus fréquent. Un contexte d’uti­li­sa­tion avec une pres­sion tempo­relle forte et un haut facteur de distrac­tion (par exemple : véri­fier l’heure de son départ dans une gare) n’ap­pelle pas le même genre de télé­phone qu’un contexte de distrac­tion pépouze (type zapper sur Youtube dans son canapé).
  • Les appa­reils à dispo­si­tion. Par exemple, il y a dans l’Apple Watch la promesse d’avoir à sortir moins souvent son télé­phone de la poche et d’une complé­men­ta­rité entre les gros écrans des iPhone 6 et l’uti­li­sa­tion ponc­tuelle de la montre.
  • Les attentes des utili­sa­teurs. Je pense aux profils experts qui préfèrent un télé­phone tout simple, puis­qu’ils sont de toute façon plus à l’aise avec un ordi­na­teur de bureau pour la moindre tâche complexe.

Rétrospectivement, l’exemple de l’iPhone est inté­res­sant. Sur le seul critère de la prise en main, les premiers modèles étaient indé­nia­ble­ment supé­rieurs aux phablets d’Android. Du coup, bien des experts (et Steve Jobs lui-même) étaient persuadés qu’Apple n’avait aucune raison de sortir un plus gros iPhone. Le contraire a fini par se produire et s’on est aperçu qu’un grand écran c’était quand même bien pratique.

Conclusion : ne jamais raisonner sur un critère isolé. Tout est affaire de compromis, il faut juste trouver les bons.

Pour aller plus loin

Quel nom pour l’utilisateur

Après Don Norman, Jack Dorsey et bien d’autres, c’est au tour de la direc­trice du design de produit chez Facebook de déclarer qu’elle préfère ne pas dire « utili­sa­teur » mais tout simple­ment « personne ». L’idée derrière ce refus est toujours de rappeler que les utili­sa­teurs sont des êtres humains et ne se résument pas à leur utili­sa­tion d’un service. C’est très bien que des compa­gnies mettent en avant une démarche centrée sur l’uti­li­sa­teur, pour­tant je trouve la démarche malavisée. (Sans parler de l’ironie à voir Facebook donner des leçons de respect.)

Prendre conscience que les utili­sa­teurs sont des créa­tures complexes, c’est très bien mais c’est seule­ment le point de départ de toute approche ergo­no­mique et ne doit pas se faire au prix d’un appau­vris­se­ment de notre voca­bu­laire. Au lieu de tout réduire à une notion aussi géné­rique que « les gens », il faut au contraire affiner notre segmen­ta­tion. Par exemple, des utili­sa­teurs profes­sion­nels, amateurs ou grand public n’ont pas les mêmes attentes et compor­te­ment. Parmi le grand public, un abonné n’est pas la même chose qu’un ache­teur, qui n’est pas la même chose qu’un crowd­sourcer, qui n’est pas la même chose qu’un fan de la première heure, etc. Il y a ainsi plein de typo­lo­gies et de clas­si­fi­ca­tions à trouver (prélude au recours à des personas spéci­fiques à un projet).

Par ailleurs, ce terme a une raison histo­rique : l’uti­li­sa­teur est quelqu’un qui utilise la machine pour son propre compte, contrai­re­ment à l’opé­ra­teur ou à l’in­gé­nieur. C’est aussi forcé­ment un indi­vidu, contrai­re­ment au client qui peut être une orga­ni­sa­tion. La figure de l’en­tre­pre­neur en consti­tuait l’ar­ché­type d’ori­gine. Grâce à la micro-informatique nais­sante, il faisait ses comptes ou des prévi­sions sans demander de l’aide au dépar­te­ment de trai­te­ment des données (cf cet article passion­nant). Le terme est sans doute insuf­fi­sant pour décrire l’ubi­quité crois­sante de l’in­for­ma­tique, mais ce n’est pas en parlant de « personnes » qu’on comprendra mieux cette évolu­tion.

Trois études de terrain sur les usages mobiles

Les statis­tiques très géné­rales sur les usages mobiles pullulent mais on manque d’études précises et de gens ayant pris la peine de faire du terrain. Voici donc :

Quand le mépris se déguise en empathie

Il est louable de se mettre à la place des gens et de comprendre qu’ils utilisent leurs outils quoti­diens de manière prag­ma­tique. Cela parait évident et c’est le point de départ de la concep­tion centrée sur l’utilisateur. C’est grâce à ça qu’on conçoit des inter­faces simples, sans jargon ni option inutile. Pourtant cette impor­tance de l’empathie est souvent cari­ca­turée et trans­formée en dédain.

« Les gens normaux se moquent de telle ou telle chose » : cette tour­nure est trop souvent utilisée à propos de tout et n’im­porte quoi. C’est un moyen trop facile pour repro­cher à son inter­lo­cu­teur d’être coupé des réalités et d’ac­corder de l’im­por­tance à ce qui n’en a pas aux yeux de ceux qui comptent, les utili­sa­teurs finaux. « Les utili­sa­teurs lambda se fichent de RSS, de HTTP ou de tel détail tech­nique », « le grand public se moque de la neutra­lité du net ou de la protec­tion de la vie privée », « madame Michu ne veut pas savoir quel OS tourne sur son télé­phone ». En raison­nant ainsi, on fabrique de toute pièce la fiction pares­seuse d’un utili­sa­teur forcé­ment négligent et inculte. Certes, la plupart des gens ont une utili­sa­tion super­fi­cielle de la plupart des services et produits qu’ils utilisent. Le plus souvent, ils se moquent du soubas­se­ment tech­nique et des enjeux socio-politico-économiques qu’il peut y avoir derrière. Mais voir tout au prisme d’une échelle unique « noob absolu — nerd ultime » est extrê­me­ment réduc­teur.

Je peux être très au fait des ordi­na­teurs clas­siques mais largué par les smart­phones, ou l’inverse. Je peux avoir fait des méfaits de la publi­cité un cheval de bataille personnel tout en me contre­fi­chant de, mettons, les condi­tions de travail des ouvriers chinois. Je peux avoir quinze ans, n’utiliser mon télé­phone que pour texter et être malgré tout assez calé en hard­ware, à force de comparer avec les copains les specs des modèles à la mode. Il y a plein de raisons qui font qu’on s’intéresse à quelque chose. Les gens sont compli­qués.

Et les gens changent. Si une fonc­tion­na­lité dont dépend madame Michu existe sur iOS et pas sur Android, elle aura plus faci­le­ment tendance à se rappeler de la diffé­rence. La plupart des gens font peu atten­tion au partage des infor­ma­tions person­nelles, jusqu’au jour où, sur Facebook, une photo deviendra visible par la mauvaise personne. Des problèmes abstraits peuvent vite devenir moins loin­tains si on montre aux gens l’influence que cela peut avoir sur leur vie.