Monthly Archives: février 2013

Consider the badger

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BadgerBadgerBadger.com + “Consider The Lobster” par Foster Wallace + la police Lobster. Je sais, croiser les réfé­rences ça ne va pas très loin.

L’éternelle querelle du minimalisme

S’il y a une chose dont manquent les débats actuels sur le skeuo­mor­phisme et ce qu’on appelle le flat design, c’est de recul histo­rique.

D’abord, un peu de contexte. Par flat design, on entend un style dépouillé mettant en avant le contenu : des effets graphiques réduits au minimum, pas de recours à des réfé­rences kitsch. L’ennemi, c’est le skeuo­morphe, à savoir un trait autre­fois fonc­tionnel et devenu pure­ment orne­mental. Par exemple, la lumière rouge d’une ciga­rette élec­tro­nique imite le bout allumé de son équi­valent en papier. En IHM, citons l’animation de page qui se tourne dans une appli­ca­tion de lecture. Par exten­sion, on utilise aussi le terme pour quali­fier une appa­rence rétro, par exemple la texture de cuir dans iCal. A l’inverse, l’interface épurée de Windows 8 et Windows Phone est vue comme flat. Pour un résumé express de ces débats, voir par exemple ici.

On fait souvent de cette oppo­si­tion une tendance actuelle, alors que l’histoire des formes récente et moins récente est remplie d’exemples de débauche de kitsch et de réac­tions rigo­ristes. Voici quelques exemples, glanés ici et là. J’espère ne pas avoir fait trop de raccourcis histo­riques.

En 2006, les créa­teurs de Rogue Amoeba (un éditeur de logi­ciels pour Mac) plai­daient pour la simpli­cité et l’intemporalité et raillaient la suren­chère d’effets graphiques dans les produits de leurs concur­rents. Il y a même une quelques articles sur ces inter­faces qu’ils appe­lèrent, non sans ironie, « déli­cieuses ». Ils faisaient réfé­rence, par exemple, à la fumée se déga­geant de la fenêtre du logi­ciel de gravure Disco – Cf. cette vidéo.

En 2001 sortait Mac OS X, avec ses boutons bleus relui­sants et ses anima­tions. Alors que Jobs vantait un graphisme qu’on avait envie de lécher (je cite), on cria au “style over substance”, on reprocha aux desi­gners d’Apple de se faire plaisir et on rappela que l’esthétique pouvait desservir l’utilisabilité. Aujourd’hui, on rappelle que Jony Ive, chantre du design épuré, a commis des coques d’iMac dans ce genre :

iMac kitsch

En 1928, Jan Tschichold publiait The New Typography, ouvrage où il appelle de ses vœux la nais­sance d’une typo­gra­phie moderne[1]. Cela signi­fiait pour lui une « rupture complète avec la typo­gra­phie ancienne » et impli­quait de « se débar­rasser de tout concepts déco­ra­tifs et de se tourner vers le design fonc­tionnel » (je cite, p. 64). Il s’oppose parti­cu­liè­re­ment à la copie servile de styles clas­siques (par exemple de la part du mouve­ment Arts & Crafts) et à l’inventivité désor­donnée et surchargée de l’Art Nouveau. À la place, il propose la recherche de formes simples, ration­nelles et en phase avec leur temps. Il ne faut pas entendre ce moder­nisme de manière abstraite : il ne s’agit pas de prétexter un « esprit du temps » commode et évanes­cent, mais d’être en adéqua­tion avec la tech­nique et les besoins de l’époque.

Par exemple, il soutient que l’imprimerie est devenue mature quand sa typo­gra­phie et sa mise en page ont cessé de s’inspirer du codex (cf. le chapitre « The old typo­graphy »). Il crédite notam­ment Alde l’Ancien pour cette évolu­tion. Le travail de celui-ci sur l’édition du Songe de Poliphile montre une mise en page claire et des illus­tra­tions lisibles, une police latine et non plus gothique, ainsi qu’une utili­sa­tion moins lourde des liga­tures. De même, selon Tschichold, le graphisme du début du XXème siècle avait du mal à s’affranchir de l’héritage du livre et l’appliquait maladroi­te­ment à des supports nouveaux (notam­ment l’affiche qui connut son essor à cette époque).

À noter aussi qu’il revint plus tard sur ses propres idées en les jugeant trop rigides (et même fasci­santes : auto-point Godwin), cf. p. 36 de l’introduction.

Ce qui est assez drôle, c’est que le mouve­ment Arts & Crafts, que j’ai évoqué et que Tschichold trou­vait kitsch, est né lui aussi en réac­tion au mauvais goût de son temps. Mais avec une grosse diffé­rence : l’adversaire n’était plus le passéisme mais au contraire la montée du machi­nisme. En effet, les tenants de ce courant valo­ri­saient la confec­tion manuelle et reje­taient les orne­men­ta­tions arti­fi­cielles créées par les machines, par exemple la litho­gra­phie imitant le rendu de la gravure sur bois. Selon eux, les déco­ra­tions ne devaient pas trahir le maté­riau utilisé. Cela fait beau­coup penser aux logi­ciels qui sont censés « assumer leur nature pure­ment numé­rique » et ont par consé­quent des inter­faces flat. Les gens font des logi­ciels comme ils veulent, mais je trouve que se réclamer d’une prétendue essence du numé­rique est un mauvais argu­ment.

Il y a en archi­tec­ture un prin­cipe très proche de ce respect des maté­riaux : « Truth to mate­rials ». Plus géné­ra­le­ment, on retrouve dans ce domaine une oppo­si­tion simi­laire entre courant fonc­tion­na­liste et courant post-moderne. Ce dernier n’hésite pas à juxta­poser les influences et les formes, par exemple le fronton de la tour Sony à New-York (ex-AT&T Building), dans un manié­risme qui me rappelle le lecteur de cassettes utilisé en fond d’écrans de l’application de podcasts d’iOS. Pour quelque chose de plus bigarré, on peut aller voir la maison faite par Gehry à Venice Beach.

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(Bâtiment de Philipp Johnson. Photo de David Shankbone, CC-BY-SA‑3.0, via Wikimedia Commons).

Sans vouloir pousser le bouchon trop loin, on pour­rait remonter jusqu’à l’opposition entre clas­sique et baroque. Que ce soit dans l’alternance des deux styles en histoire de l’art ou dans le couple de concepts déve­loppés a poste­riori (notam­ment par Wölfflin), il y a à mon sens un même mouve­ment de balan­cier. Du coté du clas­sique, la recherche de la simpli­cité, de l’harmonieux et du vrai­sem­blable, de l’autre un goût pour l’excès, la contra­dic­tion et l’illusion. Ainsi, de nos jours, le clas­si­cisme serait plutôt contre l’utilisation d’ombres incur­vées (utili­sées pour créer un effet de coin relevé de ce genre), parce que c’est un truc qui ne sert à rien et qui ne fonc­tionne qu’en trom­pant le cerveau. Dans cet esprit, une ombre portée habi­tuelle serait plus accep­table : c’est aussi une illu­sion mais elle a sa cohé­rence propre (ce n’est pas une forme impos­sible) et elle permet de distin­guer plusieurs plans. Alors que d’un point de vue baroque, bien des effets graphiques sont des illu­sions (par exemple la pers­pec­tive forcée), l’important est que l’œil n’y voie que du feu. Par exemple, le relief sous le titre ci-après n’est en fait qu’une ombre portée, en zoomant sur le site d’origine on voit un jeu entre les deux niveaux de couleur. On utilise le médium au-delà de ce qui a été prévu, mais qu’importe.

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Il est évidem­ment contes­table de lire tous ces évène­ments selon une grille unique, comme s’il y avait une dicho­tomie intem­po­relle entre clas­si­cisme et baroque qui s’incarnait partout de la même façon. Comme le montre le cas du mouve­ment Arts & Crafts, on peut lutter contre le kitsch et cinquante ans après être rangé dans le camp du mauvais goût. Il y a pour­tant des simi­la­rités frap­pantes : d’un coté une concep­tion fonc­tion­na­liste et mini­ma­liste, de l’autre une approche beau­coup plus permis­sive, qui refuse de se soumettre à des règles rigides et qui utilise tous les moyens d’expression à sa dispo­si­tion (y compris, donc, l’ornementation).

Tout cela ne nous dit pas qui a raison. Sans répondre à cette ques­tion, un point impor­tant est qu’on crée toujours dans un certain contexte. Helvetica a eu un énorme succès en son temps parce que la police répon­dait à un besoin. On ne peut pas discuter de son carac­tère « trop neutre » ou « fade » dans l’absolu. De même, il est facile de criti­quer certains excès d’Apple au début des années 2000, alors que cela s’inscrivait dans un objectif de rendre l’informatique plus acces­sible et fami­lière. De plus, le design est une acti­vité, un work in progress : Apple, dans ses recherches de formes nouvelles, a vendu des laptops qui ressemblent à un jouet ou à une palourde. Pourquoi pas. Ils ont essayé, puis sont passé à autre chose

Le propos de cette note était limité : il s’agissait de rappeler que les débats actuels sont l’écho d’anciennes querelles. Sur les pratiques actuelles, je me limi­te­rais à dire « ça dépend » et « c’est comme tout, il ne faut pas en abuser ». Il y a toute­fois un aspect inté­res­sant sur lequel je n’ai pas de réponse défi­ni­tive : les objets utili­taires ou inter­ac­tifs (une chaise, un logi­ciel) sont-ils plus fonciè­re­ment mini­ma­listes que, mettons, un tableau ? C’est facile d’être baroque quand on est une chapelle et qu’on est un objet de pur adora­tion.

[1] Il dit « typo­gra­phie » mais parle en fait du graphisme en général. L’ouvrage est consul­table sur Scribd, après inscrip­tion.

ADDENDUM : J’ajoute au dossier le livre de Gillo Dorfles Kitsch : The World of Bad Taste, publié en 1968, qui appelle kitsch tout objet préten­dant être autre chose que ce qu’il est vrai­ment, avec tout une rhéto­rique “authen­ti­cité VS produc­tion de masse”.