Monthly Archives: octobre 2012

Un exemple de fantasme sur le numérique

Dans un article sur la concep­tion d’applications pour Windows 8, on peut lire :

« Soyez authen­ti­que­ment numé­rique. Détails et appa­rence doivent découler de leurs fonc­tions au lieu d’essayer d’imiter des choses réelles, telles qu’une anima­tion lorsqu’on tourne la page d’un ebook. »

Ce prin­cipe part d’une bonne inten­tion : préférer la simpli­cité au kitsch. Pourtant, « authen­ti­que­ment numé­rique », ça ne veut rien dire. En soi, « le numé­rique » n’est porteur d’aucune iden­tité graphique. Il peut y avoir des modes ou des tendances (Metro, récem­ment), certaines contraintes tech­niques peuvent créer un style parti­cu­lier (les écrans de termi­naux vert avec un effet de réma­nence), mais « le numé­rique » n’est rien d’autre qu’une manière de stocker et trans­mettre de l’information de manière discrète. Exemple : des signaux de fumée. Autre exemple : l’alphabet.

Couplé à un trai­te­ment auto­ma­tisé des données, ça a boule­versé deux ou trois choses dans notre société, mais du point de vue graphique et inter­actif, ça ne change pas grand chose. Par consé­quent, c’est un peu à coté de la plaque d’invoquer le numé­rique quand on ne veut pas mettre de dégradés ou d’animations dans une inter­face. Il suffit de parler de fonc­tion­na­lisme ou de mini­ma­lisme.

Si on charge trop cette tech­no­logie en cher­chant une hypo­thé­tique essence du numé­rique, on risque de réduire le poten­tiel expressif d’une inter­face graphique à une peau de chagrin. Puisque rien n’est « authen­ti­que­ment numé­rique », on aboutit vite à des visuels très austères. Par exemple, cet ayatollah de l’anti-skeuomorphisme a créé un plugin pour Mac OS censé le rendre moins kitsch. Non seule­ment il fait dispa­raitre les thèmes non-standard de Contacts et de Calendar (jusqu’ici tout va bien, ce sont des skins, les skins c’est mal), mais il supprime aussi le motif en lin à l’arrière-plan de Mission Control (présent égale­ment dans les dossiers de Launchpad ainsi que dans iOS). Et là, je dis non. D’une, il était joli, subtil et ne faisait de mal à personne. De deux, ce n’était pas du skeuo­mor­phisme à propre­ment parler : contrai­re­ment à la K7 dans l’application de Podcasts sur iPhone, elle ne renvoie à aucune tech­nique ancienne devenue inutile. De trois, si on continue dans cette logique rigo­riste beau­coup de choses peuvent être consi­dé­rées comme de simples orne­ments : les icônes en haute réso­lu­tion, les écrans couleur, les inter­faces graphique en vecto­riel, les inter­faces graphiques tout court, etc.

Ce qui m’amène à mon dernier point : en arrê­tant d’invoquer le numé­rique à tout bout de champ, on pourra commencer à se poser de meilleures ques­tions. Notamment, tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut se concen­trer sur les fonc­tions prin­ci­pales du logi­ciel, mais où finit le fonc­tionnel et où commence le cosmé­tique ? Par exemple, le motif en lin cité plus haut n’apporte aucune fonc­tion­na­lité réelle, mais il peut aider à distin­guer l’avant-plan du fond, tout en étant plus repo­sant pour les yeux qu’une couleur unie. Ou encore, des marges suffi­sam­ment larges ne sont pas là (unique­ment) pour faire clas­sieux, elles permettent au lecteur de mieux distin­guer le corps du texte de son envi­ron­ne­ment et de faci­liter le passage d’une ligne à l’autre.

Bref. « le numé­rique », ça peut être n’importe quoi. S’il faut abso­lu­ment partir dans de grandes géné­ra­lités, c’en serait presque une bonne défi­ni­tion. Si vous cher­chez des guides pour conce­voir une appli­ca­tion, ou si vous vous demandez si la méta­phore que vous employez est kitsch ou simple­ment accueillante (par exemple ici, lesquelles sont accep­tables ?), il faut cher­cher ailleurs.

Les liens de la semaine #5

(Pour des valeurs suffi­sam­ment appro­chées de “semaine”. Ok, ça fait un bail.)