Les invariants de conception ne sont pas magiques

Tiré de La Mesure de l'homme, par Henry Dreyfuss (un des fondateurs de l'ergonomie scientifique)
Tiré de La Mesure de l’homme de Henry Dreyfuss, un des fon­da­teurs de l’ergonomie scien­ti­fique

L’honorable Raphaël « iEr­go » Yharrassarry aime à rap­pe­ler que la concep­tion est enca­drée par cer­tains inva­riants :

La taille d’un télé­phone est et sera tou­jours condi­tion­née par la dis­tance entre l’oreille et la bouche, ain­si que par la taille de la main et la taille du bout des doigts pour les touches. (Source)

C’est émi­nem­ment vrai, au sens qu’avant de conce­voir un ser­vice ou un objet, il y a des valeurs rela­ti­ve­ment stables, notam­ment phy­sio­lo­giques et ana­to­miques, qu’il faut connaitre et prendre en compte. Il faut pour­tant faire atten­tion : ces inva­riants ne sont que des guides. Il n’y a pas de cri­tère unique et magique.

Il n’y a pas d’homme moyen

Reprenons l’exemple du télé­phone : quelle dimen­sion doit-il avoir pour être uti­li­sable ? On peut prendre pour cible la taille moyenne des mains de notre popu­la­tion cible, mais c’est trop approxi­ma­tif. Une même moyenne peut cacher des dis­tri­bu­tions très dif­fé­rentes, comme dans ce gra­phique.

Moyenne identique, écart-type très différent
Moyenne iden­tique, écart-type très dif­fé­rent

Pour une même moyenne, les gens peuvent avoir des mains très sem­blables ou au contraire dis­sem­blables. Sans don­née plus fine, on ne peut pas savoir quelle pro­por­tion de gens pour­ront cor­rec­te­ment uti­li­ser le télé­phone.

Pour conce­voir un peu moins au pif, on uti­lise les cen­tiles (ou « per­cen­tiles »). Cela consiste à ordon­ner les mesures dont on dis­pose et à les répar­tir en cent paquets com­pre­nant cha­cun le même nombre de mesures. Cela donne une meilleure idée de la dis­tri­bu­tion des don­nées et per­met aus­si de défi­nir des seuils. Par exemple, si j’ai mesu­ré cent mains, le pre­mier cen­tile marque le seuil en deçà duquel se trouvent les dix mains les plus petites.

En anthro­po­mé­trie, on pré­sente sou­vent seule­ment le 5e, le 50e (équi­valent à la médiane) et le 95e cen­tile. Voici par exemple la lon­gueur de la main des bri­tan­niques mas­cu­lins :

  • 5e cen­tile : 174 mm
  • 50e cen­tile : 184 mm
  • 95e cen­tile : 207 mm

Par choix, on consi­dère que les mesures en deçà du 5e et au-delà du 95e cen­tile sont des extrêmes et peuvent être igno­rés. Il reste seule­ment ces trois mesures à prendre en compte : est-ce que le télé­phone aura une bonne prise pour ces trois tailles de main ?

Quelle mesure choisir ?

Compliquons encore les choses : on a fait comme si seule la lon­gueur de la main impor­tait, mais il y a d’autres mesures per­ti­nentes. La source dont j’ai tiré la lon­gueur de la main four­nit en fait six tailles :

Données anthropométriques d'individus « valides » en millimètres (Source)
Dimension Genre 5e centile 50e centile 95e centile
Longueur de la main Masc. 173-175 178-189 205-209
Fém. 159-160 167-174 189-191
Longueur de la paume Masc. 98 107 116
Fém. 89 97 105
Longueur du pouce Masc. 44 51 58
Fém. 40 47 53
Largeur du pouce Masc. 11-12 23 26-27
Fém. 10-14 20-21 24
Longueur de l'index Masc. 64 72 79
Fém. 60 67 74
Largeur de la main Masc. 78 87 95
Fém. 69 76 83-85

Ces mesures ne sont pas for­cé­ment par­fai­te­ment cor­ré­lées entre elles. Pour sché­ma­ti­ser, des mains de buche­rons et de pia­nistes sont longues mais pas de la même manière. Résultat : même si le télé­phone couvre 95% des uti­li­sa­teurs selon une mesure, il peut en exclure d’autres selon d’autres mesures. Plus on ajoute de cri­tères, plus on risque d’exclure de gens. C’est ce qui est arri­vé aux chaises ergo­no­miques d’Herman-Miller. Dans un article pas­sion­nant, ils expliquent qu’en croi­sant sept mesures, leur chaise pou­vait être incon­for­table pour un tiers des per­sonnes selon au moins une de ces mesures.

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EDIT : dans les années 50, l’armée amé­ri­caine a décou­vert le même pro­blème pour les cock­pits d’avions : « Out of 4,063 pilots, not a single air­man fit within the ave­rage range on all 10 dimen­sions ».

Quel principe de conception ?

Il y a des tech­niques sta­tis­tiques pour extraire les variables per­ti­nentes d’un ensemble de cor­ré­la­tions, mais c’est hors de por­tée de cet article. Imaginons qu’une tech­nique de ce genre nous dise que rete­nir trois des six variables per­mette de cou­vrir du 6e au 97e. Ça ne nous dit pas tou­jours pas quoi faire. Il y a trois axes de concep­tion pos­sibles :

Première solu­tion : décli­ner le pro­duit en plu­sieurs tailles afin de cou­vrir la plus grande popu­la­tion pos­sible. C’est la solu­tion rete­nue pour les chaises sus-citées (trois tailles) ou d’Apple pour leur montre (deux tailles).

Deuxième solu­tion : rendre le pro­duit ajus­table, lors de l’installation ou de l’utilisation. Par exemple on peut chan­ger la hau­teur, l’avancement… d’un siège de voi­ture. Ce serait com­pli­qué pour un télé­phone, mais on peut citer le Galaxy Note 3, doté d’un mode assez curieux per­met­tant réduire la sur­face utile de l’image d’un geste (cli­quez pour arrê­ter l’animation) :

Un geste de va-et-vient réduit la taille de l'écran. (Source : Android Central)
Un geste de va-et-vient réduit la taille de l’écran. (Source : Android Central)

Enfin, on peut essayer de trou­ver une dimen­sion unique qui satis­fasse le maxi­mum de monde. Par exemple on peut pla­cer une borne inter­ac­tive à hau­teur de bras d’une per­sonne de petite taille, dans l’idée qu’il est plus facile pour une grande per­sonne de se bais­ser que le contraire.

Et l’usage au fait

Il y a une der­nière com­pli­ca­tion : au-delà des cri­tères phy­siques, les usages d’un télé­phone sont variables, y com­pris pour une même per­sonne.

D’abord, il y a plu­sieurs manières de tenir son appa­reil. Au mini­mum on peut dis­tin­guer la prise à une main (une moi­tié des usages obser­vés), la prise en ber­ceau (plus de 15%) et la prise à deux mains (un petit tiers). Je tire ces chiffres de cette pas­sion­nante pré­sen­ta­tion de Cornelia Laros à Paris Web, qui contient bien d’autres don­nées (por­trait vs pay­sage, chan­ge­ments de prise en main, influence du contexte, etc.).

Prises en main du téléphone

Ensuite, les gens sont prêts à dif­fé­rents com­pro­mis selon des fac­teurs externes à l’objet lui-même. Citons :

  • Les conven­tions sociales. Selon l’époque et le groupe social, dif­fé­rents styles seront plus ou moins accep­tés : « t’as l’air con avec ton ardoise contre l’oreille ».
  • Le type de tâche le plus fré­quent. Un contexte d’utilisation avec une pres­sion tem­po­relle forte et un haut fac­teur de dis­trac­tion (par exemple : véri­fier l’heure de son départ dans une gare) n’appelle pas le même genre de télé­phone qu’un contexte de dis­trac­tion pépouze (type zap­per sur Youtube dans son cana­pé).
  • Les appa­reils à dis­po­si­tion. Par exemple, il y a dans l’Apple Watch la pro­messe d’avoir à sor­tir moins sou­vent son télé­phone de la poche et d’une com­plé­men­ta­ri­té entre les gros écrans des iPhone 6 et l’utilisation ponc­tuelle de la montre.
  • Les attentes des uti­li­sa­teurs. Je pense aux pro­fils experts qui pré­fèrent un télé­phone tout simple, puisqu’ils sont de toute façon plus à l’aise avec un ordi­na­teur de bureau pour la moindre tâche com­plexe.

Rétrospectivement, l’exemple de l’iPhone est inté­res­sant. Sur le seul cri­tère de la prise en main, les pre­miers modèles étaient indé­nia­ble­ment supé­rieurs aux pha­blets d’Android. Du coup, bien des experts (et Steve Jobs lui-même) étaient per­sua­dés qu’Apple n’avait aucune rai­son de sor­tir un plus gros iPhone. Le contraire a fini par se pro­duire et s’on est aper­çu qu’un grand écran c’était quand même bien pra­tique.

Conclusion : ne jamais rai­son­ner sur un cri­tère iso­lé. Tout est affaire de com­pro­mis, il faut juste trou­ver les bons.

Pour aller plus loin

Le germaphobe et l’écran tactile

Ainsi une auto­route peut être une voie pour le conduc­teur et une limite pour le pié­ton. (Kevin Lynch, The Image of the City)

Le manuel du par­fait ger­ma­phobe pour ache­ter un ticket de métro est un magni­fique tra­vail d’enquête sur une inter­face omni­pré­sente dans les villes : le dis­tri­bu­teur auto­ma­tique. L’auteur, aga­cé de la lour­deur du pro­ces­sus pour cré­di­ter sa carte à New-York (11 étapes contre 3 à San Francisco), est allé dis­cu­té avec les créa­teurs de ces sys­tèmes pour com­prendre leurs moti­va­tions. C’est un très bon exemple d’interface frus­trante cachant des com­pro­mis datant d’une autre époque et à une volon­té d’être acces­sible à des pro­fils d’utilisation très dif­fé­rents.

Photo de Aaron Reiss, auteur de l'article
Photo de Aaron Reiss, auteur de l’article

Mais c’est l’origine de l’article qui m’a le plus fas­ci­née : la légère ger­ma­pho­bie de l’auteur. Sa peur des microbes le rend sen­sible à tout contact phy­sique, sur­tout dans un envi­ron­ne­ment aus­si hygié­ni­que­ment dou­teux qu’une grande ville et cela l’a conduit à comp­ter le nombre de fois qu’il doit tou­cher un objet par­ti­cu­liè­re­ment hor­ri­fiant à ses yeux : l’écran tac­tile d’un dis­tri­bu­teur de billets.

Je trouve fas­ci­nant ce regard sur les IHM, dia­mé­tra­le­ment oppo­sé du mien. Il y a pour moi un aspect magique à tou­cher un écran, à le voir réagir et à savoir que l’impression d’un simple bout de papier a néces­si­té l’invocation d’un sys­tème com­plexe et me donne libre accès à une infra­struc­ture publique. Dans ce contexte, la tape sur l’écran consti­tue l’alphabet de base de nos inter­ac­tions avec l’informatique. Pour un usa­ger, les bou­tons d’une borne tac­tile sont des signaux forts, ils disent « tapote-moi, tu peux dia­lo­guer avec moi » .

Pour un ger­ma­phobe, la sémio­tique d’une borne tac­tile est au contraire le dégoût. En concep­tion d’IHM, on consi­dère les affor­dances comme for­cé­ment bonnes et la visi­bi­li­té est notre cri­tère pour les éva­luer : est-ce qu’on voit bien que le bou­ton est un bou­ton. Pourtant la gamme de réac­tions est plus riche, même en res­tant au niveau du réflexe. Un bou­ton peut être trom­peur (comme noté par Gaver), ou sus­ci­ter le doute, voire le rejet.

Au-delà des IHM, c’est le regard sur la ville qui change : ce n’est plus une pla­te­forme de dépla­ce­ments et de liber­té mais un ter­rain dan­ge­reux où tous les objets utiles (poi­gnées, rampes, plans) ins­til­lent la méfiance.

Notre expé­rience d’un sys­tème ou d’un envi­ron­ne­ment varie selon notre condi­tion, par­fois signi­fi­ca­ti­ve­ment, par­fois de manière invi­sible. Il est tou­jours bon de se le voir rap­pe­ler.

Design et compromis : le cas du nouveau Blackberry

all desi­gn is a series of com­pro­mises ; but good desi­gn finds the right ones. (Doug Bowman)

Blackberry Passport
Blackberry Passport

Avec la Surface, Microsoft est l’archétype de la com­pa­gnie qui, à force de ne vou­loir faire aucun com­pro­mis, finit par faire les pires et sor­tir un pro­duit batard. Le cas du Blackberry Passport parait dif­fé­rent puisqu’il vise un public pré­cis (les pro­fes­sion­nels) et qu’il est prêt à sacri­fier cer­tains cas d’utilisation (la vidéo) au pro­fit d’autres (la bureau­tique). Pourtant la situa­tion est simi­laire.

Plusieurs cri­tiques ont vu dans le Passport l’achèvement de ce que Blackberry fait depuis quinze ans, une manière de se démar­quer en per­sé­vé­rant dans les même choix for­mels. À mon humble avis, c’est plus com­pli­qué : l’entreprise essaye de satis­faire les der­niers fidèles et les gens n’ayant jamais été convain­cus par les cla­viers vir­tuels, tout en s’adaptant à l’air du temps. L’ancienne pro­messe était : vous aurez un petit écran (3.1” le plus sou­vent) mais un bon cla­vier, vu que votre acti­vi­té essen­tielle est d’écrire et conver­ser. La nou­velle est : puisque les écrans sont de plus en grands, les appli­ca­tions de plus en plus puis­santes et que vous vou­lez faire de plus en plus de choses sur votre télé­phone, vous aurez un cla­vier phy­sique et aus­si un grand écran. C’est là que les com­pro­mis se trans­forment en impos­sible jeu d’équilibriste.

En guise d’exercice pour com­prendre le dilemme, consi­dé­rons une autre solu­tion : le cla­vier cou­lis­sant. C’est d’abord un gros défi tech­nique et aug­mente for­cé­ment l’épaisseur. Ensuite, on perd en modu­la­ri­té puisque le cla­vier ne peut s’adapter au contexte (mode adresse mail, mode mot de passe, etc.) et que l’OS n’a pas l’air de pro­fi­ter de la ran­gée de carac­tères vir­tuels. Enfin, le cla­vier est pla­cé en mode pay­sage sur la plu­part des modèles (mal­gré d’honorables ten­ta­tives comme le Palm Pre ou le Dell Venue, ce qui com­plique l’utilisation. Personnellement je ne sais jamais dans quel sens tenir ces machins. En ne sacri­fiant rien du cla­vier et de l’écran, cette solu­tion fait naitre encore d’autres contraintes.

Revenons à la solu­tion rete­nue par Blackberry : le cla­vier a une ergo­no­mie dou­teuse (trop large pour taper à une main, pla­cé trop bas) et ses trois ran­gées de touche ne satis­fe­ront pas les habi­tués d’un jeu de touches plus com­plet. La peti­tesse du cla­vier per­met un plus grand écran, mais qui fait « seule­ment » 4.5” (par com­pa­rai­son, le Galaxy Note fait 5.7”). La forme car­ré est inté­res­sante et per­met de ne pas hési­ter en per­ma­nence entre les deux orien­ta­tions, mais elle empêche sur­tout de pro­fi­ter des avan­tages de cha­cun (par exemple por­trait pour Twitter, pay­sage pour les jeux). Il y a quelques trou­vailles, notam­ment le cla­vier tac­tile qui per­met de scrol­ler et dépla­cer le cur­seur, mais rien qui rat­trape une ergo­no­mie glo­bale cri­ti­quable.

Bref, on ne peut que res­pec­ter la ten­ta­tive de Blackberry, mais elle tourne à la qua­dra­ture du cercle et finit par com­pro­mettre ce qui fai­sait sa force, à savoir une bonne expé­rience de frappe. Son erreur a sans doute été de croire que celle-ci signi­fiait for­cé­ment un cla­vier phy­sique et d’ignorer des alter­na­tives comme les écrans immenses des pha­blets.

Pour aller plus loin

Quelques exemples de design fantaisiste voire un brin pervers

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