De quelques similitudes entre utilisabilité et sécurité

Créer un sys­tème, c’est s’assurer qu’il rem­plit un ensemble de fonc­tions don­nées, mais aus­si qu’il pos­sède des qua­li­tés glo­bales comme la main­te­na­bi­li­té, la fia­bi­li­té, la rapi­di­té… On les appelle par­fois des exi­gences non-fonctionnelles. Parmi elles, l’utilisabilité et la sécu­ri­té sont des qua­li­tés cru­ciales et moins anta­go­nistes que l’on ne pour­rait le croire.

Ne pas raisonner dans l’absolu

On se demande sou­vent « est-ce que cette inter­face est ergo­no­mique ? » Ce n’est pas la bonne ques­tion à se poser car elle n’a pas grand sens dans l’absolu. Il faut plu­tôt cher­cher à savoir dans quelle mesure elle est uti­li­sable, selon cer­tains cri­tères, pour cer­tains usages et avec cer­taines contraintes.

Le même enjeu existe en sécu­ri­té : on oscille entre fan­tasmes de pro­tec­tion totale et sen­ti­ment rési­gné que, de toute façon, Google et la NSA savent tout de nous. Pourtant, non seule­ment la sécu­ri­té n’est pas une pro­prié­té binaire, mais gros­so modo elle dépend de trois fac­teurs.

  1. Les enjeux : à quel point les don­nées à pro­té­ger sont cri­tiques ? Cette éva­lua­tion se fait clas­si­que­ment selon trois cri­tères : la dis­po­ni­bi­li­té (les per­sonnes auto­ri­sées ont accès aux don­nées), la confi­den­tia­li­té (uni­que­ment ces per­sonnes y ont accès) et l’intégrité (les don­nées n’ont pas été modi­fiées dans leurs dos). Selon le contexte, cer­tains cri­tères vont être pri­vi­lé­giés : par exemple je consi­dère que déver­rouiller mon télé­phone faci­le­ment est plus impor­tant que de le rendre indé­chif­frable, donc je ne lui donne pas de mot de passe inter­mi­nable.
  2. Le modèle de menace : qui en a après mes don­nées, quelles res­sources a-t-il et à quel point est-il déter­mi­né.
  3. La réponse : quelles mesures mettre en place ?

Elaborer une poli­tique de sécu­ri­té n’est pas for­cé­ment très com­pli­qué. Par exemple, selon James Mickens dans cet article très drôle, le modèle de menaces d’un par­ti­cu­lier peut se limi­ter à « Mossad ou pas Mossad ». Si le Mossad (ou une ins­ti­tu­tion com­pa­rable) en a après vous, vous êtes fou­tus. Si non, pre­nez des mesures rai­son­nables et tout ira bien.

Même si elle n’est pas très com­pli­quée, la sécu­ri­té n’est jamais une pro­prié­té binaire. Il en va de même en ergo­no­mie : on peut favo­ri­ser la poly­va­lence ou la spé­cia­li­sa­tion, une appre­na­bi­li­té rapide ou longue, etc.

Ne pas se croire tout puissant

En sécu­ri­té, un aspect inté­res­sant est que les mesures prises ont pour objec­tifs de rendre accep­table le niveau de risque — et pas plus. Pour chaque risque iden­ti­fié, on éva­lue sa vrai­sem­blance et sa gra­vi­té, avant de prendre une mesure pour dimi­nuer son impact. A la fin, il reste des vul­né­ra­bi­li­tés rési­duelles, qu’il suf­fit d’expliciter et de jus­ti­fier : certes, quelqu’un avec un accès phy­sique au sys­tème, une porte déro­bée déjà en place et un super­cal­cu­la­teur de poche pour­rait opé­rer une brèche. Mais c’est un risque accep­table.

Ce n’est pas très dif­fé­rent d’une démarche ergo, dans laquelle on iden­ti­fie cer­tains déter­mi­nants de l’activité (par exemple, l’utilisateur est for­cé d’utiliser sa tablette avec des moufles), aux­quels on répond par des solu­tions (dou­bler la taille des bou­tons) ou des recom­man­da­tions (ne pas uti­li­ser la tablette dans un contexte néces­si­tant ces moufles).

La dif­fé­rence, dans mon expé­rience, c’est que la démarche ergo est :

  • Moins for­ma­li­sée : Les obser­va­tions et solu­tions sont moins décom­po­sées, les points faibles sont affi­chés de manière moins trans­pa­rente. (Mais j’ai peut-être une vision idéa­liste des audits de sécu­ri­té.)
  • Moins cadrée : au nom d’une uti­li­sa­bi­li­té par­faite et abso­lue, on nous demande sou­vent l’impossible. Une bonne part du bou­lot d’un expert en ergo­no­mie est d’expliquer que l’on n’est pas omni­po­tents.

Faire avec l’utilisateur

Une der­nière simi­li­tude, c’est qu’on ne peut pas conce­voir un sys­tème iso­lé : il faut anti­ci­per son uti­li­sa­tion et sup­po­ser que l’utilisateur peut être étour­di, bri­co­leur, ou mal­veillant (voire les trois en même temp). Par exemple, il faut anti­ci­per ce qui se passe si l’utilisateur oublie son mot de passe ou s’il est laxiste dans une pro­cé­dure de véri­fi­ca­tion quel­conque.

Dans les deux cas, il y a une ten­sion entre les uti­li­sa­teurs réels (pres­sés et tous dif­fé­rents) et idéaux (conscien­cieux et atten­tifs). Il existe même un concept juri­dique de « per­sonne pru­dente et rai­son­nable », consa­crant le fait que mani­pu­ler des infor­ma­tions sen­sibles entraine cer­taines res­pon­sa­bi­li­tés et exige un cer­tain com­por­te­ment. Evidemment, c’est plu­tôt rare d’aller en pri­son parce que vous n’avez pas uti­li­sé un logi­ciel comme un concep­teur l’espérait. Malgré tout, la concep­tion doit faire cer­tains pos­tu­lats et com­pro­mis.

Similaires, voire complémentaires

La sécu­ri­té nuit sou­vent tel­le­ment à l’utilisabilité qu’elle se tire une balle dans le pied. Les exemples ne manquent pas, des cri­tères absurdes de choix de mot de passe à la com­plexi­té (PDF) des outils de chif­fre­ment. Les deux approches sont suf­fi­sam­ment simi­laires pour pou­voir être com­plé­men­taires. Il suf­fit d’en reve­nir à l’utilisateur. Voici deux articles clas­siques pour creu­ser le sujet : « Users are not the ene­my  » (PDF) et « When secu­ri­ty gets in the way ».

Pocket et la cohérence c’est pas trop ça

Pocket est un ser­vice de lec­ture dif­fé­rée plu­tôt chouette et dis­po­nible offi­ciel­le­ment sur cinq pla­te­formes. Hélas, les inter­faces de ces dif­fé­rentes pla­te­formes souffrent d’un cer­tain manque d’homogénéité. C’est même car­ré­ment le bor­del. J’ai fait un tableau de ces inco­hé­rences.

Dans l'ordre, la barre de navigation des versions Web, Android, Windows et Mac
Dans l’ordre, la barre de navi­ga­tion des ver­sions Web, Android, Windows et Mac

Notez bien que :

  • Je me suis concen­tré sur l’accès aux fonc­tions concer­nées. Il y a d’autres inco­hé­rences : dans le reste de la pro­cé­dure (ex : ajout d’items sur Mac, modi­fi­ca­tion grou­pée sur iPad), dans le choix des pic­to­grammes (mode d’affichage sur Windows), dans le concept de base (prin­cipe de double pan­neau avec l’article à droite sur Mac)…
  • Un « non » dans le tableau signi­fie que la fonc­tion est pure­ment absente.
  • Le site web est res­pon­sive mais je n’ai inclus que la ver­sion « grand for­mat ».
  • J’ai regrou­pé Paramètres et Aide par com­mo­di­té car ils sont tou­jours pla­cés à côté.

Le tableau, je trouve, montre bien l’étendue des diver­gences :

  • une moi­tié des fonc­tions est indis­po­nible sur au moins une pla­te­forme.
  • Aucune fonc­tion étu­diée n’est par­fai­te­ment homo­gène (c’est-à-dire offrant un accès iden­tique sur toutes les ver­sions).
  • Sur les cinq pla­te­formes, on dénombre quatre accès dif­fé­rents pour trois fonc­tions

Certaines diver­gences sont faci­le­ment expli­cables :

  • Pocket suit par­fois les conven­tions propres à chaque pla­te­forme. Par exemple, sur Android, les para­mètres se trouvent habi­tuel­le­ment dans le menu en haut à droite (celui acces­sible par les trois points) et ce menu n’a pas d’équivalent sur iOS.
  • Certaines fonc­tions ont moins d’intérêt sur cer­taines pla­te­formes, par exemple un affi­chage en grille sur un petit smart­phone.
  • Il y a tou­jours une cer­taine iner­tie dans le déve­lop­pe­ment multi-plateformes et il n’est pas facile d’avoir une feuille de route uni­fiée dans le moindre détail.

Mais ça n’explique pas l’ampleur du pro­blème. J’y vois sur­tout un manque de volon­té des créa­teurs. Par exemple, la ver­sion Windows / Chrome OS uti­lise les même tech­no­lo­gies que la ver­sion web (en gros c’est une web app lan­cée en local). Les deux devraient donc être rela­ti­ve­ment faciles à faire conver­ger, pour­tant la ver­sion Windows est l’une des plus diver­gentes.

Un fac­teur sup­plé­men­taire d’incohérence est tem­po­rel : des mises à jour modi­fient fré­quem­ment les inter­faces et ajoutent à la confu­sion. Je ne sau­rais dire si l’homogénéité est ten­dan­ciel­le­ment crois­sante.

Foin de bla­bla, voi­ci le tableau.

Fonction iPad Android Web Windows Mac # de divergences
Nav principale Menu hamburger Menu hamburger À gauche Menu déroulant central Non 3 + 1 non
Filtrer par labels Menu hamburger Menu hamburger À gauche 1e ligne, droite En bas 4
Filtrer par type d'articles Menu hamburger Menu hamburger À gauche Gauche, 1e ligne Première ligne 4
Paramètres et aide Menu hamburger Menu, droite Menu, droite Menu déroulant central Barre de menus native 4
Premium Menu hamburger Menu hamburger Menu, droite Menu déroulant central Non 3 + 1 non
Messagerie Menu hamburger Menu hamburger 1e ligne, droite Non Non 2 + 1 non
Modification groupée Menu, droite ou tap long sur item Menu, droite 2e ligne, droite Non Non 2 + 1 non
Ajout d'items Gauche, 1e ligne Non 1e ligne, droite Gauche, 1e ligne Barre de menus native 3
Recherche 1e ligne, droite 1e ligne, droite 1e ligne, droite 1e ligne, droite En bas 2
Mode d'affichage 1e ligne, droite Non 2e ligne, droite Gauche, 1e ligne Non 2 + 2 non

Paris sans le peuple – La gentrification de la capitale

paris sans le peuple

On change des thèmes habituels de ce blog avec des morceaux choisis de l'essai Paris sans le peuple – La gentrification de la capitale, d'Anne Clerval et aux Éditions de la découverte.

Le retour des ombres

Ce n’est pas le titre d’un roman fan­tas­tique, c’est le fait qu’après quelques excès de mini­ma­lisme, on assiste ici et là à un retour des ombres por­tée. Voici deux exemples notables.

Evolution des popovers

A gauche : les « popo­vers » depuis iOS 7. A droite : leur équi­valent sur iOS 9. Si si, il y a une légère ombre por­tée.

Evolution d'Office 365

A gauche : Skydrive, en 2012. A droite : OneDrive, son suc­ces­seur, en 2015. L’ajout de l’ombre et d’une flèche cla­ri­fie la rela­tion entre le pan­neau et son ori­gine. A noter que Windows 10 n’a pas sui­vi la même évo­lu­tion et pré­sente tou­jours des pan­neaux sans ombre (source), alors qu’à l’origine les inter­faces web et desk­top étaient beau­coup plus homo­gènes gra­phi­que­ment.

Les invariants de conception ne sont pas magiques

Tiré de La Mesure de l'homme, par Henry Dreyfuss (un des fondateurs de l'ergonomie scientifique)
Tiré de La Mesure de l’homme de Henry Dreyfuss, un des fon­da­teurs de l’ergonomie scien­ti­fique

L’honorable Raphaël « iEr­go » Yharrassarry aime à rap­pe­ler que la concep­tion est enca­drée par cer­tains inva­riants :

La taille d’un télé­phone est et sera tou­jours condi­tion­née par la dis­tance entre l’oreille et la bouche, ain­si que par la taille de la main et la taille du bout des doigts pour les touches. (Source)

C’est émi­nem­ment vrai, au sens qu’avant de conce­voir un ser­vice ou un objet, il y a des valeurs rela­ti­ve­ment stables, notam­ment phy­sio­lo­giques et ana­to­miques, qu’il faut connaitre et prendre en compte. Il faut pour­tant faire atten­tion : ces inva­riants ne sont que des guides. Il n’y a pas de cri­tère unique et magique.

Il n’y a pas d’homme moyen

Reprenons l’exemple du télé­phone : quelle dimen­sion doit-il avoir pour être uti­li­sable ? On peut prendre pour cible la taille moyenne des mains de notre popu­la­tion cible, mais c’est trop approxi­ma­tif. Une même moyenne peut cacher des dis­tri­bu­tions très dif­fé­rentes, comme dans ce gra­phique.

Moyenne identique, écart-type très différent
Moyenne iden­tique, écart-type très dif­fé­rent

Pour une même moyenne, les gens peuvent avoir des mains très sem­blables ou au contraire dis­sem­blables. Sans don­née plus fine, on ne peut pas savoir quelle pro­por­tion de gens pour­ront cor­rec­te­ment uti­li­ser le télé­phone.

Pour conce­voir un peu moins au pif, on uti­lise les cen­tiles (ou « per­cen­tiles »). Cela consiste à ordon­ner les mesures dont on dis­pose et à les répar­tir en cent paquets com­pre­nant cha­cun le même nombre de mesures. Cela donne une meilleure idée de la dis­tri­bu­tion des don­nées et per­met aus­si de défi­nir des seuils. Par exemple, si j’ai mesu­ré cent mains, le pre­mier cen­tile marque le seuil en deçà duquel se trouvent les dix mains les plus petites.

En anthro­po­mé­trie, on pré­sente sou­vent seule­ment le 5e, le 50e (équi­valent à la médiane) et le 95e cen­tile. Voici par exemple la lon­gueur de la main des bri­tan­niques mas­cu­lins :

  • 5e cen­tile : 174 mm
  • 50e cen­tile : 184 mm
  • 95e cen­tile : 207 mm

Par choix, on consi­dère que les mesures en deçà du 5e et au-delà du 95e cen­tile sont des extrêmes et peuvent être igno­rés. Il reste seule­ment ces trois mesures à prendre en compte : est-ce que le télé­phone aura une bonne prise pour ces trois tailles de main ?

Quelle mesure choisir ?

Compliquons encore les choses : on a fait comme si seule la lon­gueur de la main impor­tait, mais il y a d’autres mesures per­ti­nentes. La source dont j’ai tiré la lon­gueur de la main four­nit en fait six tailles :

Données anthropométriques d'individus « valides » en millimètres (Source)
Dimension Genre 5e centile 50e centile 95e centile
Longueur de la main Masc. 173-175 178-189 205-209
Fém. 159-160 167-174 189-191
Longueur de la paume Masc. 98 107 116
Fém. 89 97 105
Longueur du pouce Masc. 44 51 58
Fém. 40 47 53
Largeur du pouce Masc. 11-12 23 26-27
Fém. 10-14 20-21 24
Longueur de l'index Masc. 64 72 79
Fém. 60 67 74
Largeur de la main Masc. 78 87 95
Fém. 69 76 83-85

Ces mesures ne sont pas for­cé­ment par­fai­te­ment cor­ré­lées entre elles. Pour sché­ma­ti­ser, des mains de buche­rons et de pia­nistes sont longues mais pas de la même manière. Résultat : même si le télé­phone couvre 95% des uti­li­sa­teurs selon une mesure, il peut en exclure d’autres selon d’autres mesures. Plus on ajoute de cri­tères, plus on risque d’exclure de gens. C’est ce qui est arri­vé aux chaises ergo­no­miques d’Herman-Miller. Dans un article pas­sion­nant, ils expliquent qu’en croi­sant sept mesures, leur chaise pou­vait être incon­for­table pour un tiers des per­sonnes selon au moins une de ces mesures.

ant

EDIT : dans les années 50, l’armée amé­ri­caine a décou­vert le même pro­blème pour les cock­pits d’avions : « Out of 4,063 pilots, not a single air­man fit within the ave­rage range on all 10 dimen­sions ».

Quel principe de conception ?

Il y a des tech­niques sta­tis­tiques pour extraire les variables per­ti­nentes d’un ensemble de cor­ré­la­tions, mais c’est hors de por­tée de cet article. Imaginons qu’une tech­nique de ce genre nous dise que rete­nir trois des six variables per­mette de cou­vrir du 6e au 97e. Ça ne nous dit pas tou­jours pas quoi faire. Il y a trois axes de concep­tion pos­sibles :

Première solu­tion : décli­ner le pro­duit en plu­sieurs tailles afin de cou­vrir la plus grande popu­la­tion pos­sible. C’est la solu­tion rete­nue pour les chaises sus-citées (trois tailles) ou d’Apple pour leur montre (deux tailles).

Deuxième solu­tion : rendre le pro­duit ajus­table, lors de l’installation ou de l’utilisation. Par exemple on peut chan­ger la hau­teur, l’avancement… d’un siège de voi­ture. Ce serait com­pli­qué pour un télé­phone, mais on peut citer le Galaxy Note 3, doté d’un mode assez curieux per­met­tant réduire la sur­face utile de l’image d’un geste (cli­quez pour arrê­ter l’animation) :

Un geste de va-et-vient réduit la taille de l'écran. (Source : Android Central)
Un geste de va-et-vient réduit la taille de l’écran. (Source : Android Central)

Enfin, on peut essayer de trou­ver une dimen­sion unique qui satis­fasse le maxi­mum de monde. Par exemple on peut pla­cer une borne inter­ac­tive à hau­teur de bras d’une per­sonne de petite taille, dans l’idée qu’il est plus facile pour une grande per­sonne de se bais­ser que le contraire.

Et l’usage au fait

Il y a une der­nière com­pli­ca­tion : au-delà des cri­tères phy­siques, les usages d’un télé­phone sont variables, y com­pris pour une même per­sonne.

D’abord, il y a plu­sieurs manières de tenir son appa­reil. Au mini­mum on peut dis­tin­guer la prise à une main (une moi­tié des usages obser­vés), la prise en ber­ceau (plus de 15%) et la prise à deux mains (un petit tiers). Je tire ces chiffres de cette pas­sion­nante pré­sen­ta­tion de Cornelia Laros à Paris Web, qui contient bien d’autres don­nées (por­trait vs pay­sage, chan­ge­ments de prise en main, influence du contexte, etc.).

Prises en main du téléphone

Ensuite, les gens sont prêts à dif­fé­rents com­pro­mis selon des fac­teurs externes à l’objet lui-même. Citons :

  • Les conven­tions sociales. Selon l’époque et le groupe social, dif­fé­rents styles seront plus ou moins accep­tés : « t’as l’air con avec ton ardoise contre l’oreille ».
  • Le type de tâche le plus fré­quent. Un contexte d’utilisation avec une pres­sion tem­po­relle forte et un haut fac­teur de dis­trac­tion (par exemple : véri­fier l’heure de son départ dans une gare) n’appelle pas le même genre de télé­phone qu’un contexte de dis­trac­tion pépouze (type zap­per sur Youtube dans son cana­pé).
  • Les appa­reils à dis­po­si­tion. Par exemple, il y a dans l’Apple Watch la pro­messe d’avoir à sor­tir moins sou­vent son télé­phone de la poche et d’une com­plé­men­ta­ri­té entre les gros écrans des iPhone 6 et l’utilisation ponc­tuelle de la montre.
  • Les attentes des uti­li­sa­teurs. Je pense aux pro­fils experts qui pré­fèrent un télé­phone tout simple, puisqu’ils sont de toute façon plus à l’aise avec un ordi­na­teur de bureau pour la moindre tâche com­plexe.

Rétrospectivement, l’exemple de l’iPhone est inté­res­sant. Sur le seul cri­tère de la prise en main, les pre­miers modèles étaient indé­nia­ble­ment supé­rieurs aux pha­blets d’Android. Du coup, bien des experts (et Steve Jobs lui-même) étaient per­sua­dés qu’Apple n’avait aucune rai­son de sor­tir un plus gros iPhone. Le contraire a fini par se pro­duire et s’on est aper­çu qu’un grand écran c’était quand même bien pra­tique.

Conclusion : ne jamais rai­son­ner sur un cri­tère iso­lé. Tout est affaire de com­pro­mis, il faut juste trou­ver les bons.

Pour aller plus loin

Le germaphobe et l’écran tactile

Ainsi une auto­route peut être une voie pour le conduc­teur et une limite pour le pié­ton. (Kevin Lynch, The Image of the City)

Le manuel du par­fait ger­ma­phobe pour ache­ter un ticket de métro est un magni­fique tra­vail d’enquête sur une inter­face omni­pré­sente dans les villes : le dis­tri­bu­teur auto­ma­tique. L’auteur, aga­cé de la lour­deur du pro­ces­sus pour cré­di­ter sa carte à New-York (11 étapes contre 3 à San Francisco), est allé dis­cu­té avec les créa­teurs de ces sys­tèmes pour com­prendre leurs moti­va­tions. C’est un très bon exemple d’interface frus­trante cachant des com­pro­mis datant d’une autre époque et à une volon­té d’être acces­sible à des pro­fils d’utilisation très dif­fé­rents.

Photo de Aaron Reiss, auteur de l'article
Photo de Aaron Reiss, auteur de l’article

Mais c’est l’origine de l’article qui m’a le plus fas­ci­née : la légère ger­ma­pho­bie de l’auteur. Sa peur des microbes le rend sen­sible à tout contact phy­sique, sur­tout dans un envi­ron­ne­ment aus­si hygié­ni­que­ment dou­teux qu’une grande ville et cela l’a conduit à comp­ter le nombre de fois qu’il doit tou­cher un objet par­ti­cu­liè­re­ment hor­ri­fiant à ses yeux : l’écran tac­tile d’un dis­tri­bu­teur de billets.

Je trouve fas­ci­nant ce regard sur les IHM, dia­mé­tra­le­ment oppo­sé du mien. Il y a pour moi un aspect magique à tou­cher un écran, à le voir réagir et à savoir que l’impression d’un simple bout de papier a néces­si­té l’invocation d’un sys­tème com­plexe et me donne libre accès à une infra­struc­ture publique. Dans ce contexte, la tape sur l’écran consti­tue l’alphabet de base de nos inter­ac­tions avec l’informatique. Pour un usa­ger, les bou­tons d’une borne tac­tile sont des signaux forts, ils disent « tapote-moi, tu peux dia­lo­guer avec moi » .

Pour un ger­ma­phobe, la sémio­tique d’une borne tac­tile est au contraire le dégoût. En concep­tion d’IHM, on consi­dère les affor­dances comme for­cé­ment bonnes et la visi­bi­li­té est notre cri­tère pour les éva­luer : est-ce qu’on voit bien que le bou­ton est un bou­ton. Pourtant la gamme de réac­tions est plus riche, même en res­tant au niveau du réflexe. Un bou­ton peut être trom­peur (comme noté par Gaver), ou sus­ci­ter le doute, voire le rejet.

Au-delà des IHM, c’est le regard sur la ville qui change : ce n’est plus une pla­te­forme de dépla­ce­ments et de liber­té mais un ter­rain dan­ge­reux où tous les objets utiles (poi­gnées, rampes, plans) ins­til­lent la méfiance.

Notre expé­rience d’un sys­tème ou d’un envi­ron­ne­ment varie selon notre condi­tion, par­fois signi­fi­ca­ti­ve­ment, par­fois de manière invi­sible. Il est tou­jours bon de se le voir rap­pe­ler.

D’une métaphore oubliée : Macintosh et le lent déclin du bureau

Les raisons du succès des interfaces graphiques sont bien connues : des objets visuels simples (fenêtre, icônes, menus et pointeurs), permettant un panel d'actions limitées et explicites, organisés par une métaphore cohérente : des documents rassemblés en dossier, posés sur le bureau pour les affaires courantes et rangés dans des casiers pour le reste.

wooton
Bureau Wooton, station de travail tout-en-un

Un dossier = une fenêtre

il est moins connu que cette métaphore, à son origine, était plus forte et contraignante. Les premières versions du Finder (l'explorateur de fichier de Mac OS) obéissaient à un modèle dit « spatial », lequel a été abandonné à la sortie de Mac OS X (moment d'une refonte complète du système). Cela se traduisait par deux règles :

  1. Cohérence. Chaque dossier était représenté par une seule fenêtre et chaque fenêtre était liée à un seul dossier. L'icône d'un dossier changeait d'apparence pour signifier qu'il était ouvert ou fermé. Cliquer sur l'icône d'un dossier ouvert faisait clignoter sa fenêtre et rien d'autre, puisqu'il ne pouvait être ouvert deux fois. En bref, pour l'utilisateur il n'y avait aucune différence entre un dossier et sa fenêtre.

  2. Stabilité. Les fenêtres mémorisaient la manière dont l'utilisateur les personnalisait. La forme, la position, le mode d'affichage (grille, liste...), la position des icônes en mode grille, etc., tout cela était conservé. Grâce à l'association entre fenêtre et dossier, cette règle était beaucoup plus simple à appliquer qu'aujourd'hui et le comportement des fenêtres d'autant plus prédictible pour l'utilisateur. Si j'ouvre ce dossier, je sais qu'il apparaitra à droite sur toute la hauteur de l'écran ; si j'ouvre cet autre dossier, il apparaitra en petit à gauche et ses fichiers seront en liste. Aujourd'hui, le Finder conserve certains paramètres (taille et position) et d'autres non (mode d'affichage et style), selon des règles de priorité impénétrables (détails ici).

En résumé, le Finder « spatial » tentait de faire fonctionner le bureau comme un ensemble de choses tangibles et fixes, pouvant servir de véritable mémoire externe (l'être humain étant plus doué pour reconnaitre un objet que pour s'en rappeler). Au lieu d'utiliser une abstraction pour en gérer une autre (fenêtre et système de fichier), l'utilisateur manipulait des objets concrets qui ne changeaient pas dans son dos (principe de moindre surprise).

Contraignant mais adapté à son temps

Ce modèle pouvait être assez contraignant. Notamment, ouvrir un dossier faisait forcément apparaître une nouvelle fenêtre (la fenêtre de ce dossier). Pour éviter de se retrouver avec des dizaines ouvertes, il fallait déplier l'arborescence du dossier (comme dans Mac OS X aujourd'hui), ou bien utiliser Alt+click, ce qui fermait la fenêtre d'origine et ouvrait la nouvelle en même temps.

Un dossier dans un dossier dans un… (Mac OS 9)
Un dossier dans un dossier dans un… (Mac OS 9)

Pourtant, d'après ce que j'ai pu lire et tester, ça marchait pas mal. D'abord, ces dossiers superposés dans tous les sens ne faisaient que reproduire le rangement classique d'un bureau, dans ce qu'il peut avoir d'idiosyncrasique et d'apparement chaotique. Ensuite, l'OS était organisé autour de ce modèle. Par exemple, plutôt que de minimiser une fenêtre, on pouvait double-cliquer sur la barre de titre pour ne laisser que celle-ci et cacher tout le reste. Cette fonction de « stores » (shades) suivait, une fois encore, un principe de spatialité : la fenêtre restait à sa place.

Exemple de deux fenêtres réduites à leur barre de titres
Exemple de deux fenêtres réduites à leur barre de titres

Ensuite, la cible d'Apple était moins experte que le public typique de l'époque et n'était probablement pas à l'aise avec l'abstraction d'un système de fichiers arborescent. Enfin, les ordinateurs d'alors avaient peu de mémoire, peu de fichiers et peu d'applications, peu de mémoire et avaient donc moins besoin de manipuler des quantités énormes d'information.

Le lent déclin du bureau façon Macintosh

Aujourd'hui, bien peu d'explorateurs de fichiers utilisent encore un modèle spatial. Les seuls projets actifs que j'ai trouvé sont Haiku OS (héritier de BeOS), Enligthenment (dit-on) et MATE (mais pas par défaut).

A moins que vous n'utilisiez un système exotique, il y a de fortes chances que votre bureau fonctionne différemment. Un simple test : y a-t-il des boutons Précédent et Suivant dans une fenêtre de l'explorateur ? Si oui, c'est qu'il ressemble plus à un navigateur Internet : il permet de parcourir différents dossiers à travers une fenêtre.

Ce modèle a été popularisé par Windows 98 (avec des prémisses dans 95). Dans une optique de convergence avec Internet Explorer, une barre d'adresse et des boutons Précédent et Suivant ont été ajoutés. Ouvrir un dossier a cessé d'ouvrir une nouvelle fenêtre. Ce comportement a été adopté par Mac OS X à sa sortie, créant un Finder bâtard, avec deux types de fenêtres et des réactions imprévisibles. Pour des détails, voyez notamment cet article de Siracusa, et celui-ci de Tog (un des premiers spécialistes en IHM employés par Apple).

Cachez ces fenêtres que je ne saurais voir

Le modèle de Windows est donc devenu la convention dominante -- son ubiquité n'y est sans doute pas étrangère.

A la sortie de Mac OS, Steve Jobs a déclaré qu'un utilisateur ne devrait pas avoir à faire le ménage dans ses fenêtres. Il disait surtout ça pour promouvoir certaines nouveautés plus que pour exposer une quelconque vision du futur des interfaces, mais cela signale à mon avis un changement profond quoique lent de l'OS, dont l'abandon du Finder spatial constitue la première étape.

En gros, tout est fait pour qu'on n'ait plus à déplacer ou redimensionner ses fenêtres. La plupart des fonctions introduites depuis dix ans et dédiées à la navigation vont dans ce sens :

  • Mission Control (anciennement Exposé), une vue éclatée présentant simultanément des vignettes de toutes les fenêtres
  • Launchpad, grille montrant toutes les applications
  • Spaces, permettant de gérer des bureaux virtuels au lieu de fenêtres
  • Le mode plein écran, apparu avec Lion et qui a remplacé la fonction de maximisation
  • Des onglets pour le Finder.

Certains se sont inquiétés de l'importation de certains concepts depuis iOS. Il est vrai qu'aujourd'hui, tout est fait pour qu'on puisse utiliser un Mac comme un iPad, en affichant toutes les applications en plein écran et en naviguant entre elles grâce à un geste du trackpad. Après l'abandon du Finder spatial, faut-il s'attendre un jour à la disparition des fenêtres ?

Pour aller plus loin